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(extrait d’Etudes Marxistes 42/1998 Françoise Thirionet et André Simone). Il pourrait sembler logique à des communistes de rejeter en bloc les cultures des époques précédentes, puisqu’elles étaient issues de systèmes d’exploitation de l’homme par l’homme et qu’elles en traduisent les valeurs. La plupart étaient intimement liées à la religion, par exemple. Cependant, ces cultures anciennes ne font pas que traduire et magnifier les diverses conceptions du monde des classes exploiteuses. Beaucoup d’œuvres d’art contiennent aussi des contradictions avec ces conceptions, des aspirations différentes, des transpositions d’éléments de culture populaire, etc.
Nous ne vivons plus du tout comme les Grecs anciens, nous n’adorons plus leurs dieux, ils sont « morts », nous n’appliquons plus leur droit puisque les classes mêmes et les formes de pouvoir qu’il régissait ont disparu, nos valeurs morales sont extrêmement différentes, etc. Mais certaines œuvres d’art subsistent et, fait surprenant, continuent à nous parler et à nous émouvoir. La beauté d’une œuvre ne dépend pas du degré de développement de la société où elle est née. La forme, le style, les techniques dépendent de ce degré de développement, les sujets reflètent les conceptions de l’époque et les positions de classe, mais la beauté de l’ensemble est un autre problème.
La peinture de Léonard de Vinci n’est pas moins belle que celle de Delacroix sous prétexte qu’il vivait dans une période beaucoup moins développée économiquement.
Les temples grecs ou cambodgiens ne sont pas « moins beaux » que Versailles ou de l’Arc de la Défense à Paris... Les œuvres d’art traduisent bien le degré de développement économique, scientifique et social d’une époque mais la perfection de l’expression qu’elles en ont donnée à ce moment garde un charme unique.
L’exploitation de l’homme par l’homme existe depuis de longs siècles mais elle a pris des formes différentes. À côté de cela, des phénomènes comme le désir sexuel et la mort sont des données de base depuis que l’homme est homme. À chaque époque, la lutte entre les classes opprimées et les classes exploiteuses s’est traduite, sous différentes formes, dans les œuvres intellectuelles et artistiques. Mais je vis aujourd’hui aussi, d’une manière certes différente, le désir sexuel et la perspective de ma mort. Il y a dans mon expérience d’aujourd’hui, quelque chose qui me permet de saisir ce dont parlaient ces hommes d’autrefois.
Par conséquent, ma perception de la production intellectuelle et artistique du passé se divise en deux. Une part m’est étrangère (le preux chevalier Roland, trahi, meurt sous les coups des Sarrasins) et une part évoque en moi des choses connues (la trahison d’un compagnon, mourir dignement ou en se lamentant, protéger sa vie ou la sacrifier). Il s’y mêle aussi une autre émotion : je ressens que cette façon de s’exprimer est définitivement passée, qu’elle est intégralement spécifique à une époque révolue. Mais puisqu’elle me touche encore, j’ai brièvement le sentiment de triompher du temps. Sa charge émotionnelle et intellectuelle n’est pas complètement éteinte. Brecht a concrétisé sa lecture d’œuvres anciennes dans des créations nouvelles. Ses adaptations de l’Antigone de Sophocle ou du Coriolan de Shakespeare incarnent le rapport à des thèmes et des formes du passé d’un point de vue communiste contemporain.
D’autre part, les œuvres d’art n’existent pas uniquement par ce qu’elles racontent ou montrent. Bach a écrit des oratorios avec une profonde conviction chrétienne, mais cela ne nous empêche pas d’entendre aussi son sens vertigineux du contrepoint et ses audaces harmoniques.
Il faut noter que cela ne se produit pas sans une éducation à ces formes. Celui qui n’a jamais écouté de musique indienne peut trouver qu’un raga ressemble à un concert de miaulements. De beaux esprits décrétèrent dans les années trente que le jazz était une musique simplette de sauvages. La sensibilité à des formes élaborées n’est pas spontanée, elle s’éduque. L’homme y retrouve non seulement ses ancêtres mais les peuples du monde.
Si toutes les créations ont bien un contenu de classe et sont, explicitement ou non, des œuvres « engagées », il ne faut pas non plus surestimer leur valeur intrinsèque de propagande. Par exemple, Balzac était un royaliste, mais on sait la grande valeur que Marx accordait à sa description féroce de la bourgeoisie. Cependant il est douteux que l’œuvre de Balzac ait jamais éclairé quelqu’un politiquement. Lénine admirait Tolstoï, etc.
Il est nécessaire de connaître d’abord les cultures du passé et aussi de les comprendre, de les critiquer ou de s’en inspirer. Car, pas plus que le marxisme, la culture socialiste et prolétarienne ne surgira de nulle part, et les productions du passé pourront encore lui fournir longtemps des matériaux qu’elle traitera à sa manière propre.
Marx et Engels se démarquent d’abord de l’idéalisme. Pour le grand philisophe allemand Kant par exemple, « La beauté n’est pas sur les joues de la jeune fille, mais dans les yeux de son amoureux »
Marx dénonce « la concentration exclusive du talent artistique chez quelques individualités, et corrélativement son étouffement dans la grande masse des gens » . « Dans une société communiste, il n’y aura plus de peintres, mais tout au plus des gens qui, entre autres choses, feront de la peinture »
Mais si Marx et Engels se prononcent incidemment sur des œuvres littéraires,ils ne se sont pas attachés à élaboror une esthétique nouvelle.
Leurs disciples - Georges Plekhanov, Paul Lafargue , Franz Mehring – ont eu le loisir d’étudier les superstructures idéologiques, alors que les maîtres, absorbés par d’autres taches, n’avaient pu y jeter en passant que d’éclatantes lueurs.
Le premier travail un peu approfondi sur art et marxisme sont de la plume de
Georges Plekhanov (1856-1918), le fondateur du marxisme en Russie. En 1882 celui-ci fait une nouvelle traduction en russe du « Manifeste du Parti Communiste », qui corrige la première traduction de 1860 de Bakounine.
Les Editions Sociales publient en 1950 « L’art et la vie sociale », un recueil d’articles de sa main. Il y a aussi de sa main chez les Editions du progrès en 1983 ses « œuvres philosophiques », avec les ‘Lettres sans adresse’ sur l’art.
Les citations suivantes viennent de l’article « De l’Art » de 1899.
"Darwin avance une quantité de faits prouvant que le sentiment du « beau » joue un rôle d’une certaine importance dans la vie des animaux. « Quand nous voyons un oiseau mâle étaler orgueilleusement, devant la femelle, ses plumes gracieuses, il est impossible de ne pas admettre que les femelles admirent la beauté des mâles. Il en est de même du chant des oiseaux ». La beauté s’expliquerait donc par la biologie ?
Darwin répond: « Le sentiment du beau, en tant qu’il s’agit au moins de la beauté chez la femme, n’est pas absolu dans l’esprit humain, car il diffère beaucoup chez les différents races. A en juger par les ornements hideux et la musique non moins atroce qu’admirent la plupart des sauvages, on pourrait conclure que leurs facultés esthétiques n’ont pas atteint le développement qu’elles présentent chez quelques animaux ».
Darwin a-t-il raison quand il dit que ces facultés esthétiques n’existent que chez l’homme civilisé ? Plékhanov répond: « On sait que les femmes de nombreuses tribus africaines portent des anneaux de fer aux bras et aux jambes. Les épouses des hommes riches vont jusqu’à porter un demi-quintal de ces ornements.
C’est bien sûr très incommode, mais les femmes n’en portent pas moins avec plaisir ces chaînes d’esclaves. Pourquoi la Négresse se plaît-elle donc à trainer ces chaînes ? Parce que grâce à elles, elle paraît belle à ses propres yeux et à ceux des autres. Et pourquoi a-t-elle l’air belle ? En vertu d’une assez complexe association d’idées. La passion de ces parures est particulièrement développée chez les tribus qui en sont aujourd’hui à l’âge de fer, autrement dit, chez celles qui tiennent le fer pour un métal précieux. Ce qui est précieux semble beau parce que s’y associe l’idée de richesse. En enfilant, mettons, une vingtaine de livres d’anneaux de fer, la femme de la tribu des Dinkas se trouve plus belle (également aux yeux d’autrui) que si elle n’en portait que deux livres, c'est-à-dire si elle était plus pauvre »
L’association avec l’idée de richesse n’est évidement pas l’apanage des peuples primitifs. Plékhanov explique comment la farce, composée pour le peuple et surtout jouée devant le peuple, a presque toujours été la porte voix des rancunes populaires. Mais le déclin de la farce commence avec Louis XIII. A la place apparaît la tragédie. Le dramaturge doit mettre dans ses œuvres la dose requise de ‘dignité’ aristocratique. Shakespeare se moque de cette dignité. C’est pourquoi même un Voltaire voyait en Shakespeare un grossier ‘barbare’
L
e puissant souffle de la révolution imminente changea radicalement tous les rapports de l’artiste avec son art. David peint en 1789 son tableau célèbre « Les licteurs rapportent à Brutus les corps de ses fils » On apporte le corps de son fils, exécuté pour un complot en faveur de la monarchie. La mère et les sœurs pleurent ; Brutus reste assis, sévère et inébranlable. On comprend que pour cet homme la cause de la république est inébranlable. Brutus est, lui aussi, un père de famille. Mais ce père de famille est devenu un citoyen.
Le même souffle révolutionnaire balaye aussi une série de conventions. Les révolutionnaires bannissent du vocabulaire des phrases dans le genre de « vous me ferez l’honneur », « votre très humble et très obéissant serviteur » etc. Toutes ces expressions sont indignes d’un homme libre. Il faut écrire « je demeure votre citoyen », ou "votre frère » ou enfin « votre égal ». Le citoyen Charlier présente à la Convention tout un traité sur la politesse. Il veut qu’on se tutoie. « Le tutoiement, dit-il, couronne la ruine de la vieille et rude méthode de l’impertinence et de la tyrannie ».
Il n'y a pas que le 'VOUS' qui disparait. A Liège, le peintre Léonard Defrance propose, le 1er novembre 1794 (11 brumaire an III), la création d’une commission pour le démontage de la cathédrale , symbole de la tyrannie.
Avec la révolution socialiste en Russie, en 1917, commence le développement d’un art au service du peuple et de ses aspirations à un monde meilleur. En 2005 nous avons visité avec La Braise l’expo sur ‘L'idéalisme soviétique’. Hubert Hedebouw a écrit à cette occasion un aperçu du débat sur le rôle de l’art. Il sera sur le site prochainement.
Le 14 juin 2009 nous avons visité avec la Braise l’exposition ‘ Forces Murales’ au Musée de l'Art wallon. En Belgique, Edmond Dubrunfaut s’associe en 1947 avec Roger Somville et Louis Deltour. Afin de rendre l’art accessible à tous, ils créent de nombreuses œuvres murales qui vont à la rencontre de tous les publics et ornent hôpitaux, stations de métro, réfectoires d’écoles et même le Palais de Justice de Bruxelles.
Fin des années 30 se développe dans le mouvement communiste un débat sur le formalisme dans l'art. Pour Brecht « La forme d’une oeuvre d’art n’est rien d’autre que l’organisation parfaite de son contenu ; sa valeur dépend donc entièrement de celui-ci. » L’art doit rechercher prioritairement la vérité. Il est source de plaisir s’il exprime un désir de libérer la vie. Mais quand on commence sur Brecht, il est temps de laisser la parole à Patrick Bebi et à Alberto Di Lena…

Quelques extraits de Brecht :
« Les romanciers qui ne décrivent que la déshumanisation opérée par le capitalisme, qui donc ne décrivent l’homme que dévasté intérieurement, sont infidèles au réel. Le capitalisme ne fait pas que déshumaniser, il engendre aussi de l’humanisme, précisément dans la lutte active contre la déshumanisation. Même aujourd’hui, l’homme n’est pas une machine, il ne fonctionne pas seulement comme pièce d’une machinerie. Du point de vue social également, c’est le décrire insuffisamment que le décrire uniquement comme facteur politique ».
« Il y a bien des manières de dire la vérité et bien des manières de la taire. L’on peut susciter de bien des manières l’indignation contre un régime inhumain : par la description directe, en style pathétique ou froidement objectif, par des fables ou des paraboles, par des plaisanteries, en grossissant ou en rabaissant les choses (..). Les travailleurs jugèrent de tout d’après le contenu de vérité, ils accueillirent toutes les innovations qui favorisaient la représentation de la vérité, des vrais rouages de la vie sociale, ils boudèrent tout ce qui paraissait du jeu. Des chœurs ouvriers récitaient des rôles en vers à la rythmique compliquée (« Si c’était rimé, ça glisserait comme l’eau, ça n’accrocherait pas »), ils chantaient des compositions d’Eisler difficiles, tranchant sur l’ordinaire (« Ça a de la force »). Par contre, nous avons dû changer des vers dont le sens apparaissait mal ou était tout simplement faux. Lorsque dans des marches qui étaient rimées pour être apprises plus vite, et plus simplement rythmées pour mieux « passer », se trouvaient certaines finesses (complications, irrégularités), ils disaient : « Il y a là un truc qui est drôle ». Ils n’aimaient pas ce qui était rebattu, trivial, si habituel qu’on le fait sans y penser. (« Ça ne rend rien »). Si l’on avait besoin d’une esthétique, c’est là qu’on pouvait la trouver. C’est l’expérience qui me fait dire : il ne faut jamais avoir peur de se présenter devant le prolétariat avec des choses insolites, audacieuses, pour peu qu’elles aient quelque chose à voir avec la réalité qu’il vit lui-même. Il y a des plantes de serre, des choses ultra-raffinées, faites pour des coteries et pour en constituer d’autres, la deux millième forme « toute nouvelle » du même vieux chapeau de feutre, l’assaisonnement très relevé du même vieux morceau de viande entré en décomposition : le peuple rejette tout cela (« ils ne vont pas bien ») d’un hochement de tête sceptique et en vérité indulgent. Ce n’est pas le paprika qu’il rejette, mais la viande pourrie ; ce n’est pas la deux millième forme nouvelle, mais le vieux feutre ».
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avec e.a. Bertolt Brecht Formalisme et réalisme
Bertolt Brecht Sur l’écriture réaliste