« Liège des révoltes. Les braises de la Cité ardente »

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Le futur appartient à celui qui a la plus longue mémoire (© Nietsche).
Voici l’itinéraire que je propose pour la ballade « Liège des révoltes. Les braises de la Cité ardente» le dimanche 17/4 de 11 à 13h, en synergie avec Espace Marx et l’INEM, et en vue d’une participation au festival de la promenade août 2011.
Le problème avec une telle ballade, c’est que les révoltes ont laissé peu de traces visibles. La trace la plus spectaculaire est encore le tracé des piliers de la cathédrale Saint Lambert, et la place Saint Lambert tout court, là où s’élevait une des plus grandes cathédrales du monde occidental, « démontée » par les révolutionnaires liégeois comme symbole de la tyrannie de l’ancien régime.

Il y a aussi la collégiale Saint-Martin où plusieurs dizaines de nobles ont péri dans l'incendie suite à la måle Saint-Martin. Cette collégiale est même devenue basilique en 1886. Et, dans le patrimoine immatériel, la måle Saint-Martin a donné en 1316 la Paix de Fexhe, le document le plus célèbre de l’histoire du Pays de Liège où elle prend la même place que la Magna Carta dans l’histoire d'Angleterre. Cette paix formera jusqu'en 1795 les bases du droit public liégeois.
Pour le reste, nous avons quelques plaques de rue.
Les Rivageois ont donné leur nom à une rue et une Haute Ecole.
Une Paroisse Protestante de Liège et une rue s’appellent Lambert-le-Bègue. L’église Saint-Christophe où notre grand hérétique Lambert avait sa cure est toujours là. Outremeuse a sa rue Raes-de-Heers, à la mémoire du tribun populaire qui a dirigé le soulèvement contre le prince évêque Louis de Bourbon et Charles le Téméraire. Il est vrai qu’à Heers le château de Raes de Heers est toujours là, même s’il est dans un piteux état…
Par contre la seule rue des Hédroits se trouve à Seraing ; leur nom n’est même pas repris sur le monument d’Othée ou des dizaines de milliers de Hédroits ont laissé leur vie dans leur lutte contre ‘l’élu’ Jean de Bavière, surnommé « Jean sans Pitié »... Après trois siècles et demi d’errance la dépouille de Sébastien Laruelle, adversaire du prince Evêque Ernest de Bavière, se trouve toujours dans un caveau d’attente à Robermont.
La Populaire, la Maison du Peuple du Parti Ouvrier Belge a été détruite en 1977. Il nous reste comme trace une rue de La Populaire.
Tout en évoquant les révoltes de notre Cité Ardente, nous ne nous braquerons pas sur quelques plaques de rue, mais nous chercherons à donner une vue générale sur cette ville qui est aussi le fruit de siècles de révoltes.
Le point de départ est Liège Palais, un rendez vous facile pour ceux qui viendraient en train. De là on part sur Hocheporte et le Mont Saint Martin via les remparts et les degrés des Tisserands. Via les hauts lieux de la vie sociale que sont la Place St Lambert et Place du Marché, on termine notre ballade à la Braise.

Liège Palais - Palais Provincial - Palais des Princes Evêques

Liège Palais est en fait notre gare centrale. Une première question s’impose : comment expliquer l’état de cette gare face aux dépenses pharaoniques pour les Guillemins ?
Le maigre budget pour la nouvelle gare palais – même pas le dixième du budget des Guillemins – a encore été divisé par deux en février 2011 !
En sortant de la gare, nous voyons le Palais Provincial, véritable corps étranger greffé dans le corps du Palais des Princes Evêques à la fin du XIX° siècle.
Delsaux, notre Viollet-le-Duc liégeois, a fait pousser son bâtiment néogothique dans le flanc du Palais construit en 1526 par le prince Érard de La Marck, adversaire des Rivageois, avec sa façade Louis XIV-Régence de 1734.
Aujourd’hui, on parlerait de viol… « Nomen est omen » : Viollet-le-Duc partait du principe que « restaurer un édifice, c’est le rétablir dans un état qui peut ne jamais avoir existé à un moment donné ».La « restauration » de Delsaux a son charme : les coutures entre les deux bâtiments sont peu visibles. Aujourd’hui, nous sommes un peu choqués par le mépris des ces néo-gothiques pour l’histoire architecturale.
Nous en reparlerons après avoir vu plus loin les restaurations ‘lourdes’ contemporaines des hôtels Desoër de Solières, de Bocholtz et de Liévin Torrentius…

Liège Palais fait partie des travaux du chemin de fer de ceinture qui a détruit une grande partie des quartiers environnants à la fin du XIX° siècle. La largeur de la rue de Bruxelles est portée à 18 mètres. Voici le Fond-de-l'Empereur au début des années 1870, avec l'église Sainte-Croix, la basilique Saint-Martin, l'église Saint-Servais et la future tranchée du chemin de fer. Sur les ruines du « Faux-bourg Sainte-Marguerite", peuplé d'armuriers et de mineurs, Joseph Nusbaum a construit quelques belles façades Art Nouveau (rue Hocheporte 88, rue de l’Académie 13/15 et 13/35, un alignement de maisons rue Léon Mignon).
C’est de la ‘destruction créatrice’, terme lancé à cette époque par le sociologue allemand Sombart qui se disait « marxien » - quelqu'un qui interprétait Karl Marx à sa manière (dans ce cas-ci comme apologiste du capitalisme. )
Nusbaum signe de son nom accompagné des trois points : c’est la symbolique maçonnique. Son Art Nouveau est très style “ Vieux Liège ”. Non seulement Nusbaum fait du neuf avec du Vieux (Liège) ; l’Art Nouveau Liégeois fait son Art Nouveau sans nouilles, mais utilise les lignes droites de la Sécession viennoise (Sezessionsstil ou l'Art nouveau germanique)…
N’oublions pas ceci : quand on parle d’« Art Nouveau », la villa Art Nouveau de Solvay à la Hulpe a coûté plus que les milliers de maisons sociales que le même Solvay a construites !
Et ne faisons pas non plus du romantisme sur ces chaumières détruites : en 1846, 40% des ménages liégeois ne disposaient que d'une seule pièce et il y avait 8,03 habitants par maison !! Malheureusement pour eux, ce n’est pas ces gens-là qui se retrouvent dans les bâtiments Art Nouveau : la ‘destruction créatrice’ a ses victimes aussi…

Une autoroute via la place Saint Lambert

Fin du XIXème siècle, on trace donc le chemin de fer de ceinture et on élargit la rue de Bruxelles.
Un siècle plus tard, on persiste et signe, au nom du Veau d’Or qu’est la bagnole.
La création à partir de 1975 d'une nouvelle liaison à l'autoroute E25 coupe le quartier en deux et provoque le départ de 5000 habitants.
En 1968, le conseil communal approuve le projet du groupe l’Equerre qui fait disparaître les îlots situés entre la rue de Bruxelles et les rues Saint-Pierre, Sainte-Croix et Saint-Hubert, le square Notger, jusqu’au site du « Cadran », l’ancienne place des Bons Enfants, tout comme la moitié de la rue de Bruxelles, élargie en voie rapide.
C’est un véritable bombardement-tapis !
Nous croisons le rond-point autoroutier du Cadran, transformé au début des années 2000 en « carré-point ». Cette horreur est censée ‘reconnecter le quartier au centre-ville’. A l’impossible nul n’est tenu…
Nous montons Publémont via la rue Hocheporte – rue des Remparts - rue des Cloutiers et Degrés des Tisserands, avec sa Fontaine Roland .
Le réseau de ces Fontaines Roland, commencé en 1679, a été à la base de la multinationale "Compagnie Générale des Conduites d'Eau" absorbée en 1980 (et fermée) par Saint Gobain.

La première émeute dans l'histoire de la ville de Liège

Saint-Martin et Saint-Laurent furent fondées vers 965 par l'Évêque Éracle.
En 980 déjà Eracle dut faire face à une ‘émeute furieuse’ (dixit Kuppers) qui assaillit son palais épiscopal sur le Mont Saint-Martin; les tonneaux de sa cave furent défoncés, et des flots de vin de Worms rouge coulèrent jusque dans la Meuse, qui baignait le pied de la colline.
L'évêque, ajoute le chroniqueur, « supporta patiemment ces épreuves et ne chercha pas à tirer vengeance des rebelles : apparemment, il y avait dans cette longanimité autant d'impuissance que de vraie mansuétude ».
Notger punit avec la dernière sévérité les perturbateurs qui avaient troublé la vieillesse de son prédécesseur Eracle.
La collégiale Saint Martin fut brûlée en août 1312 lors du « Mal Saint-Martin ».

1312 le Mal Saint-Martin

En 1297, le prince évêque Hugues de Châlon autorise le regroupement des travailleurs en corps de métier. Partout en Europe, les métiers s’affirment face aux nobles et au clergé.
Il y a les Vêpres Siciliennes en 1282 et les Matines Brugeoises en 1302. A Liège, on a en 1312 le Mal Saint Martin (ou la måle Saint-Martin : ce n’est pas moi qui trancherai !).
Cette montée en puissance des métiers est facilitée par les disputes entre les familles nobles, disputes qui n’ont rien à envier à la vendetta sicilienne.
Awans et Waroux s’entretuent pendant trente-huit ans…
Au moment où la paix est signée, en 1335, dans l'abbaye de Saint-Laurent, trente mille hommes ont perdu la vie, et la noblesse a perdu une bonne partie de son pouvoir.
En 1384, les "Grands" renonceront à tout pouvoir politique, laissant au peuple le droit de choisir tous les membres du conseil de la Cité.
Le clergé aussi est déstabilisé par les schismes, où papes et antipapes se contestent le pouvoir.
Les rois français profitent de cette situation pour construire leur monarchie absolue ; mais Liège fait partie du Saint Empire Romain Germanique où le pouvoir central reste faible face à la noblesse féodale.
Le prince évêque de Liège ne peut donc pas attendre beaucoup de soutien de l’Empire dans ses conflits avec son peuple.
Lors du conflit qui mènera au Mal Saint Martin, il est obligé de louvoyer entre métiers et nobles. Et le 3 août 1312 ses chanoines, armés de pied en cap, aident le peuple à empiler paille et bois sec pour incendier l'église où les nobles s’étaient barricadés, après une conspiration qui avait mal tourné.
Le prince évêque Adolphe de la Marck se limite à faire payer la reconstruction de l’église et termine l’affaire par la paix de Fexhe en 1316.
La Paix de Fexhe est le document le plus célèbre de l’histoire du Pays de Liège comparable à la Magna Carta dans l’histoire d'Angleterre.

Guillaume II de la Marck, seigneur de Lumey

La puissante famille d'origine germanique de la Marck est omniprésente tout au long de l’histoire mouvementée de la principauté.
Guillaume II de la Marck, seigneur de Lumey a été amiral des gueux de la mer : il était l'arrière petit-fils de Guillaume de la Marck, dit « le sanglier des Ardennes ».
Le 28 octobre 1568, il n’avait pas réussi à se faire ouvrir les portes de Sainte-Walburge, en compagnie de Louis de Nassau, frère de Guillaume d'Orange.
Son heure de gloire vint en 1572 quand, à la tête de 26 bâtiments et de 800 hommes, il s'empara de la Brielle et fut nommé stathouder de Hollande. Gloire éphémère, puisqu’en 1576 le prince d’Orange bannit le ‘gauchiste’ Lumey des Pays-Bas.
Il regagna le Mont-Saint-Martin, où il mourut le 1er mai 1578, aidé en cela par le prince…

1531 : Les Rivageois devant l'abbaye de Saint-Laurent

La rue Saint-Laurent a longtemps été désignée « faubourg Saint-Laurent » puisque située en dehors de l'enceinte et de la porte Saint-Martin («faux - bourg»).
Il y a 5 siècles, ce ‘doux archevêque Monseigneur de la Marck’ (dixit Charles Decoster) fit clouer les têtes des suppliciés Rivageois aux portes de Sainte-Marguerite et de Sainte-Walburge.
Le 2 juillet 1531, les habitants de Tilleur s'insurgèrent : ils se réunirent sur les prés du Val-Saint-Lambert (une extension de l’abbaye à Ans) et contraignirent l'abbé à leur fournir de la bière et des vivres.
Le lendemain matin, ils étaient environ trois mille devant l'abbaye de Saint-Laurent, où les religieux leur donnèrent à manger et à boire, afin de donner le temps au prince Erard de Lamarck d’arriver de Bruxelles à Liège.
L’évêque achetait du grain à Saint-Trond qu’il vendait à Liège à un plus bas prix. Il arriva ainsi à acheter le soutien des métiers pour la répression de la révolte. Treize habitants du Rivage furent arrêtés et décapités au Marché.
On ne monte pas jusqu’à l’abbaye : ce qu’on voit de l’abbaye dans la rue Saint-Laurent est néo-gothique de 1904. Ce que l'on considère aujourd'hui comme l' « arrière » était probablement la vitrine principale de l'abbaye, que l'on pouvait admirer de la ville.
Les bâtiments du couvent en U sont construits par l'architecte liégeois Digneffe 1724-1784. Le couvent Sainte-Agathe au N° 66 est un ancien couvent des Sépulchrines fondé en 1634.

Sépulchrines, Capucins, Jésuites et Jésuitesses, Ursulines, Augustines, Carmélites déchaussées, Célestines, Bénédictines, Dominicaines, Franciscaines, Récollectines, Conceptionnistes, Urbanistes, Tertiaires arrivent dans le sillage de Ferdinand de Bavière, champion de la Contre-réforme, qui contribuera à l'efflorescence extraordinaire des couvents et abbayes dans le diocèse : plus de 70 sous son règne. !
Racheté en 1997 par Batex, en vue d'un hôtel ***** , la société a été mise en faillite en laissant une ardoise de 2,5 millions d’euros laissée aux entreprises et à la Région wallonne qui avait avancé 1,5 million d’euros pour les travaux.
Lampiris est candidat au rachat des bâtiments, pour un montant de 2,2 millions d’euros (le 27 août 2010).
De la rue Thier de la Fontaine, nous avons une belle vue sur les remparts et la tour des Mohons (moineaux) de la première enceinte de Notger.

La rue des Bégards et Lambert le Bègue

A mon avis, Lambert le Bègue (° 1131, condamné en 1177 par le concile de Venise et ‘abandonné de tous’) doit son nom aux Bégards, et pas l’inverse.
C’est aussi l’avis de Wiki : « Par glissement orthographique Lambert le Bège (le mot venant de 'Béguin' ou 'Béghard') en est arrivé à être connu comme Lambert le Bègue. Bon orateur et écrivain, rien n'indique qu'il ait été bègue ».
Au départ, bégards et béguines étaient hautement subversifs, comme les Lollards et comme toutes les tendances qui préconisaient la pauvreté dans l’Eglise… 
A cette époque, le siège épiscopal était occupé par simonie. Lambert le Bègue était un simple prêtre qui eut le courage de s'opposer au torrent de la corruption. Comme il n'épargnait personne, le peuple recueillait ses paroles avec avidité.
Cependant les courtisans de l'évêque s'écrièrent : «Quel est donc ce rustre, cet ignare, qui s'arroge sans mission le droit de blâmer publiquement des hommes que tout le monde devrait respecter?»
Le prince évêque le fit saisir dans l'église de St-Lambert, tandis qu'il y prêchait. Accablé de coups, le pauvre prêtre s'écria: « Hélas! Hélas! Le jour n'est pas loin où ces autels consacrés aux saints deviendront le repaire des pourceaux!»
Suite à une intervention du pape, il put aller se défendre à Rome.
Dans un manuscrit conservé à Glasgow, Lambert a consigné avec âpreté ses accusations contre le clergé liégeois.
L’historien Sylvain Balau écrit en 1909: « au mois de juillet 1177, l'agitateur fut condamné par le Concile de Venise et abandonné de tous. On a entouré ce personnage d'une auréole de sainteté, alors qu'un examen attentif des écrits-mêmes rédigés pour sa défense nous le fait apparaître comme un agitateur insoumis, immodéré et imprudent, dont les propositions avaient un incontestable relent d'hétérodoxie et qui confondait bons et mauvais dans les mêmes objurgations violentes ».

Selon J. Daris, la plupart des déclamations de Lambert recèlent des erreurs doctrinales qui ont de grandes analogies avec celles des Vaudois : « Les pasteurs qui cherchent leurs propres intérêts, ne sont plus des pasteurs légitimes. L'honoraire que les prêtres reçoivent à l'occasion de l'administration des Sacrements est le prix de vente des choses saintes. Aussi les fidèles doivent-ils éviter leurs pasteurs, comme des brebis fuient les loups. Il se sépare de l'Église pour se ranger du côté de Jésus-Christ. Il ne veut pas non plus du repos du dimanche, parce que les fidèles l'emploient à tout autre chose qu'à glorifier Dieu ».
"
The situation was embittered by the hatred of the secular clergy for the friars, and the association of these wandering mendicants with the mystic heresies of the Fraticelli, the Apostolici and the pantheistic Brethren of the Free Spirit. Restrictions were placed upon the Beguines by the synod of Fritzlar (1269), by that of Mainz (1281) and Eichstatt (1281), and by the synod of Beziers (1299) they were absolutely forbidden. They were again condemned by a synod held at Cologne in 1306; and at the synod of Trier in 1310 a decree was passed against those who under a pretext of feigned religion call themselves Beghards and, hating manual labour, go about begging, holding conventicles and posing among simple people as interpreters of the Scriptures. Matters came to a climax at the council of Vienne in 1311 where the sect of Beguines and Beghards were accused of being the main instruments of the spread of heresy".

Sous l’Ancien Régime, Liège foisonnait de béguinages. Le 12 juin 1857, le Conseil communal décida que "la rue entre la rue Sur la Fontaine et la place créée au centre du béguinage" prendrait le nom de Lambert le Bègue.
"A la demande d'habitants", le 2 mai 1873, la même assemblée admit que l'impasse Tirebourse serait adjointe nominalement à la rue Lambert le Bègue.
Aujourd’hui la rue des Bégards est fermé à cause des toxicomanes…

Fontaines Roland, Crowne Plaza et les hôtels de Sélys et de Méan

L'hôtel Chaudoir, édifié vers 1762 au N° 59 à l'angle gauche de la rue des Bégards, est un ancien refuge de l'abbaye Saint-Laurent à l'intérieur des remparts de la cité.
Les Jésuitesses anglaises s'y sont installées dès leur arrivée à Liège en 1616.
Au n° 23 du Mont Saint Martin se dresse un petit hôtel de maître sur plan en U.
Le bâtiment du XVIIIe siècle est précédé d'une petite cour pavée ornée d'une Fontaine Roland (encore une !).
De 1659 à 1877, le bâtiment situé au n° 13 a été la demeure familiale des comtes de Mean, également propriétaires de l’ « hôtel de Sélys ».
François-Antoine-Marie-Constantin de Méan est « élu » prince-évêque en 1792.
Hélas pour lui, la révolution gronde et il ne gardera ce titre que deux ans ! Qu'à cela ne tienne, il est choisi par le roi Guillaume de Hollande comme nouvel Archevêque de Malines en 1816. Décédé en 1831, il aura donc été le dernier prince-évêque de Liège et le premier Archevêque de la Belgique indépendante.
L’hôtel de Sélys a été « restauré » par Edmond Jamar dans le style néogothique saint-luciste, suite à l’arrivée au pouvoir des catholiques en 1883.
Le grand hôtel Crowne Plaza ***** s’installera dans les hôtels de Sélys et de Méan.

La collégiale Sainte-Croix et son église paroissiale

Dans la rue Sainte-Croix, la collégiale Sainte-Croix (Patrimoine exceptionnel de Wallonie), fondée en 979 par Notger, abritait un chapitre de 15 chanoines. Les collégiales étaient des bâtiments de prestige réservés au chapitre.
Les fonts baptismaux et confessionnels qu’on y trouve aujourd’hui ne s’y trouvaient pas sous l’ancien régime. Les fidèles étaient accueillis dans des églises paroissiales. On en voit un des rares spécimens encore conservés ici.
L'hôtel Liévin Torrentius (rue Saint-Pierre) a été rénové, de 1978 à 1981, par l'architecte Charles Vandenhove.
L'hôtel Desoër de Solières est du grand architecte liégeois Lambert Lombard (1505-1566) à qui on doit aussi le palais des princes-évêques.
En 2001, l'architecte liégeois Philippe Greisch s’explique sur une restauration controversée  : « Quand on regardait ce bâtiment, avec tout ce qu'il pouvait avoir de retouché, de remanié, de délabré, on était séduit. Mais par quoi? C'est la question que nous nous sommes posée au départ devant cet hôtel Desoër, en très mauvais état, qu'il fallait restaurer. Et la réponse qui nous est apparue est simple: les tufeaux ». Comparons avec les « retouches » au Palais par Delsaux !
A côté, l'hôtel de Bocholtz, aussi attribuée à Lambert Lombard, a été restauré entre 1966 et 1978.

Place de l'Opéra trône la statue d'André Ernest Modeste Grétry.

Grétry commence comme enfant de chœur à l'église Saint-Denis de Liège. Il est ami de Voltaire, mais aussi un des compositeurs préférés de la Reine Marie-Antoinette : ses œuvres sont représentées à la Cour plus de cent fois (ne dites plus jamais style Louis XVI : c’est Marie-Antoinette qui imposait son style à la cour)!
Il vit néanmoins un peu dans l’ombre de Gluck qui est le professeur de musique de la Reine. Ce qui explique que tout comme Mozart, l’œuvre de Gluck a oblitéré celle de Grétry.
En 1771, son ballet Zémire et Azor connaît un tel succès que Grétry obtient une rente royale. Le compositeur perd cette rente avec la Révolution Française.
Comme si cela ne suffisait pas, son beau-frère sombre dans la faillite emportant avec lui les économies prêtées par le musicien. Son propre frère meurt subitement, laissant à Grétry le soin de s'occuper de la veuve et de ses sept enfants.
Ce qui ne l’empêche pas de soutenir cette révolution. Dans une lettre du 4 novembre 1792 à Rouget de Lisle, compositeur de la Marseillaise, Grétry écrit: « bonjour, mon Brave, revenez m’embrasser, soyez tout couvert de gloire, un de ces jours, mon Pays de Liège sera françois, j’en suis enchanté, j’en suis tout fier ».
Le refrain ‘Mourons pour la Patrie’ d’un couplet de son opéra « Richard», fut entonné sur les champs de bataille avec la Marseillaise.
L’air ‘La Victoire est à nous’ de sa ‘Caravane du Caire’ deviendra un des chants militaires les plus populaires au sein de la Grande Armée, et est chanté lors de l’entrée à Moscou en 1812. A Moscou c'était déjà discutable si 'la victoire était à eux'; d'autres ont monté Waterloo sur la bande de son, ce qui est tout à fait à côté de la plaque; mais ça a l'air bien martial ... Napoléon décora Grétry chevalier de la Légion d'honneur en 1802.
Sa fin de vie est à l’image de ce révolutionnaire : Grétry achète l'ermitage du grand philosophe J.J. Rousseau, à Montmorency, où il passe ses vieux jours.
Son corps repose au Père-Lachaise.
Le piédestal de sa statue Place de l'Opéra renferme une urne en plomb contenant le cœur du compositeur.

La Populaire, la place Verte et suffrage universel

Vers 1900 « la Populaire », place Verte, est le siège du Parti Ouvrier Belge (POB devenu PS, Parti Socialiste après 1945). Cet immeuble est l'ancien hôtel de Méan remontant à 1662.
Il devient Maison du Peuple en 1895 ; il sera détruit en 1977.
Depuis 1999, le nom de « place Verte », en souvenir du passé, a été de nouveau choisi pour désigner ce petit espace au pied de la rue Haute-Sauvenière.
Le 3 juin 1912, le cartel libéral-socialiste perd les élections législatives. La situation était tendue et la police demanda le renfort de la gendarmerie. Vers 21 h, on entendit plusieurs coups de feu. Les dirigeants de la Populaire firent entrer bon nombre de manifestants pour les mettre à l’abri. Les gendarmes prirent position face à la Populaire et tirèrent dans les fenêtres. Touchées, deux personnes perdirent la vie. Par la suite, ils mitraillèrent l’intérieur du café, tuant encore une personne et en blessant une vingtaine d’autres.
Un appel au calme est alors lancé aux travailleurs par le Conseil Général du POB, et l'idée d'une grève générale, pour l'obtention du suffrage universel, est envisagée.
Le POB la veut cette fois "organisée, générale et pacifique". Après dix mois d'active préparation, elle se déroule du 14 au 24 avril 1913. Le conflit se dénoue sur un compromis. Il faudra attendre la fin de la première guerre mondiale pour que le suffrage universel soit adopté.
C’est de la place Saint Lambert que part en 1960 la manifestation qui mettra à sac les Guillemins, lors de la grande grève. Et c’est ici aussi que le 12 mars 2003 une manifestation de solidarité avec Cockerill, contre la fermeture de la ligne à chaud, a rassemblé 50.000 personnes. Aujourd’hui les hauts fourneaux sont toujours là !

Le «Grand Yo-Yo» d'Alain De Clerck.

Sur la place Saint Lambert… la fontaine d'Halinka Jakubowska ! Une consultation populaire avait été improvisée en 1995 : seulement 3.000 personnes s'étaient exprimées et près de la moitié d'entre elles (46,7 %) avaient opté pour le «Grand Yo-Yo» d'Alain De Clerck. Le collège échevinal de Liège désigna finalement la deuxième classée (21,2 % des voix), comme lauréate (le 13 octobre 1997).
Avec son Yoyo, l’artiste Alain De Clerck voulait rendre la Légia aux Liégeois, dans la ligne du concours: « L’eau, la Meuse, la Légia ».
L’autorité communale lui proposant d’installer plutôt sa fontaine place Xavier Neujean, l’homme a proposé, avec beaucoup d’esprit de suite, d’y dévier le cours de la Légia. Jacques Georgin, chef de travaux à l’Association Intercommunale pour le Démergement et l’Epuration (Aide) reconnaissait qu’il est «techniquement faisable d’en dévier le cours depuis Sainte-Marguerite, mais ça coûterait beaucoup, beaucoup d’argent. »
Michel Bodson, président du comité de quartier de Sainte-Marguerite, a proposé «que l’on mette cette fontaine au Cadran, là où passe le ruisseau» (le 3 décembre 2009).
Les propositions de De Clerck et Bodson sont pourtant basées sur une vérité historique : depuis le Moyen Age, notre Légia ne coule plus au fond de sa vallée et a été déviée une dizaine de fois pour alimenter les moulins installés en flanc de vallée.
Le Yo-Yo d'Alain De Clerck symbolise d’ailleurs deux meules verticales, en souvenir de ce passé industriel.
Quant à notre rivière fantôme la Légia, elle rappelle régulièrement encore son existence en inondant, comme lors de l’orage du 29 mai 2008, la place de l’Opéra.
Du même artiste, nous verrons rue Féronstrée, la Sculpture Publique d'Aide Culturelle  , un genre de « C.P.A.S » qui achète des œuvres à des artistes contemporains vivants. Lorsqu’un spectateur-acteur introduit de la monnaie dans l’horodateur de cette SPAC, la Flamme de la Culture s’allume au sommet d’un arc métallique.
Des entreprises partenaires versent au fonds 1 euro à chaque fois que la flamme est actionnée.
Le même artiste rêve d’installer un éléphant cracheur d’eau sur les bords du Bosphore afin de sensibiliser à la problématique de l’accès à l’eau potable. Cette sculpture aussi serait interactive, avec le jet d’eau activé par SMS. Un prototype avait été installé à l’Embarcadère en 2010.
Il n’y a pas que la Légia qui a disparu ! Sur la dalle de la Place Saint Lambert, on peut admirer le néant: cette cathédrale Saint Lambert que les révolutionnaires liégeois ont démolie en 1792 comme symbole de la tyrannie. A deux pas de là, au musée de la vie wallonne, on peut voir les toiles de celui qui a dirigé le
« démontage » (comme dirait aujourd’hui José Bové) de cette cathédrale : le peintre Léonard Defrance, qui a peint avec beaucoup de talent la vie dans les ateliers….Ce musée se trouve à l’Ilot Saint Georges, haut lieu des actions du personnel de la ville en 1983.

La Place du Marché et le perron

C’est ici que le 30 juin 1407 les hédrois ont exécuté des fidèles au prince évêque Jean de Bavière, après avoir proclamé la déchéance de leur évêque le 18 mars.
Comme l’écrit G. Kurth: « avec l’épée ils ont écrit un nouveau droit.»
Leur révolte avait commencé en 1395 à Seraing.
En septembre 1408, Jean de Bavière appella à l’aide son frère, comte de Hainaut, et Jean sans Peur, duc de Bourgogne. La bataille d’Othée fut véritable boucherie.
L’«armée des princes» ne perdit que 600 hommes. C’est ce massacre qui valut au duc de Bourgogne le titre de « Jean sans Peur », un titre facilement gagné. 60 ans plus tard, son petit-fils Charles le Téméraire mettra la Cité ardente à sac !
Jean de Bavière, qui n'avait pas assisté à la bataille, y gagna le surnom de «Jean sans Pitié». Il ne l’a pas volé : il arriva le lendemain de Maastricht lorsqu’on découvrit quelques Haydroits cachés sur la plaine jonchée de cadavres: il les fit pendre ou écarteler.
Mais cela ne suffit pas pour éliminer les Haidroits. Ceux-ci s'emparèrent de Herck, le 30 septembre 1409. Le lendemain la ville est reprise.
Le 5 octobre 1409, Jean de Spa, chef des Haidroits, est écartelé sur la Place du Marché, et les quartiers de son corps sont portés par quatre de ses complices hors la porte Sainte-Walburge où ceux-ci sont également décapités.
Mais même cette catastrophe ne fit pas capituler le peuple qui maintint la pression. A tel point qu’en 1416 l’empereur germanique Sigismond leur rendit leurs franchises, infligeant ainsi une humiliation profonde au Bourguignons et Bavarois.
En 1418, Jean de Bavière remit son évêché entre les mains du pape. Malgré sa défaite d’Othée, la révolution des hédroits avait écarté Jean Sans Pitié...

1983 : les agents communaux sur la « dalle »

Avril 1983 … La ville de Liège doit faire face a des difficultés financières, elle ne peut plus payer ses agents communaux. La réaction des travailleurs ne se fait pas attendre, ils cessent le travail. Le collège ECOLO RPSW (socialiste et wallons progressistes) met un plan d’austérité sur la table. Chaque jour, les agents en lutte se retrouvent sur « la dalle » à l’îlot Saint Georges, pour faire le point sur l’avancée des négociations.
Ce mouvement durera près de 3 mois ; il a laissé des séquelles indélébiles. Tous les agents seront touchés : pertes de postes, pertes d’emploi mais aussi pertes salariales, privatisations de certains services ou mise en intercommunale.
En 1981, Liège avait 7914 agents ; en 2008, il en restait 3043( chiffre ne comprenant pas les agents du Cpas), et il n’y a que 44% d’agents nommés en 2008 contre 84% en 1981.
Le rattrapage salarial est loin d’être rétabli, les sous-statuts sont légions et les problèmes financiers ne sont pas aux oubliettes… Peut-être reverra-t-on les agents communaux « sur la dalle »?

A la Place Saint Barth, la statue ‘les principautaires’ de Mady Andrien, en acier Cor-Ten.
De la même artiste, il y a Place de la Bergerie à Seraing, un monument pour le syndicaliste René Piron, et à Wandre un pour Robert Gillon.

Esplanade Saint Léonard

Eugène SAVITZKAYA est l’auteur de la bande de texte sur l'esplanade.
Savitzkaya est un monument de la littérature française qui jongle avec les mots.
A titre d’exemple, ce texte sur le centre fermé :
"Aux abords des autoroutes, on fait dormir des êtres humains derrière de hautes clôtures électrifiées, des gens qui ne sont pourtant ni voleurs ni tueurs et qu'aucune magistrature ordinaire ne pourrait condamner. Pendant que les magistrats ordinaires dorment à la campagne ou dans les meilleurs quartiers de la ville, eux dorment et vivent derrière de hautes clôtures barbelées. Est-ce du fait d'une magistrature supérieure, d'une archimagistrature? L'archimagistrature formant la poigne de fer et la magistrature ordinaire, le décorum en peau de veau mort-né. A Liège, c'est dans une caserne de la gendarmerie soigneusement entourée de hautes clôtures qu'on enferme ceux qui, venant de pays ravagés par la scélératesse et le cynisme des grands marchands d'armes et de leurs sbires locaux, demandent protection et asile.
Là, flotte le drapeau belge.
Pour la parade, la toque des magistrats est garnie de plumes d'autruche"
(Fou trop poli, Ed. de Minuit, p.34)

Porte de Vivegnis

Le prince évêque Louis de Bourbon est un pantin à la solde de Philippe le Bon.
Walter Scott en a fait l'un des personnages historiques de son "Quentin Durand" en le surnommant "le Bon Evêque".
Les Liégeois sont moins romantiques : le Bourbon reçoit très vite le surnom de premier mendiant du pays.
L’époque est révolutionnaire ! En 1452, Gand se révolte contre Philippe ‘le Bon’.
Et en 1463, la ville de Cologne conteste la nomination de son archevêque Robert de Bavière.
Louis de Bourbon s’installe comme prince évêque de Liège le 30 mars 1456.
Pendant dix ans, les knuppelslaegers ou fustigeants, les ‘locum’, les Compagnons de la verte tente, les couleuvriniers lui rendront la vie dure.
Le tribun Raes de la Rivière de Heers poursuit avec beaucoup d’esprit de suite une stratégie révolutionnaire.
En 1464, Raes propose la déchéance de l'élu et la mise sous séquestre de ses biens. Le 24 août 1465, Louis de Bourbon doit chercher asile à la cour de Bourgogne.
Le 28 octobre 1467, Charles le Téméraire rassemble une armée de 30 000 hommes qui écrase les rebelles à Brusthem.
Après Brusthem, les Liégeois ne s’avouent pas battus.
Le 26 octobre encore, au moment où l'avant-garde bourguignonne campe devant la porte de Saint-Léonard, Jean de Wilde tente une sortie avec quelques centaines de Rivageois et de Franchimontois. Il est mortellement blessé.
Voici un extrait des mémoires de ‘messire Philippe de Commines’, « Comment le roy accompagna le duc de Bourgongne, faisant la guerre aux Liégeois, paravant ses alliés ».

« Ce grand nombre de gens, qui estoient en cette avant-garde conduits par le mareschal de Bourgongne, tirèrent droit en la cité; et leur sembloit n'estre jà besoin d'attendre le roy et le duc de Bourgongne, qui estoient sept ou huit lieues derrière eux. Et s'avancèrent tant qu'ils arrivèrent dans un fauxbourg à l'entrée de la nuict, et n'avoient point fait de logis et aussi n'avoient point de lieu suffisant, et estoient en grand désordre. Les Liégeois, voyans cette folie et ce mauvais ordre, prindrent cœur. Ils saillirent par les brèches de leurs murailles et par des vignes et petites montagnes, couroient sus aux pages et valets, qui estoient au bout des fauxbourgs, où ils pourmenoient grand nombre de chevaux, et en tuèrent très largement; et grand nombre de gens se mirent en fuite (car la nuit n'a pas de honte); et tant exploitèrent qu'ils tuèrent plus de huit cens hommes. Un coup tout le demourant du peuple cuyda saillir par la porte, avec grands fallots et grande clarté. Les nostres avoient quatre bonnes pièces d'artillerie, et tirèrent deux ou trois beaux coups, du long de la grande rue, et en tuèrent beaucoup de gens. Cela les fit retirer de ce fauxbourg, et fermer leurs portes. Y fut blessé messire Jean de Vilde; et mourut deux jours après en la ville, et un ou deux autres de leurs chefs ».

Conclusion

D’Eracle jusqu’en 2003 et la manifestation de solidarité contre la fermeture des hauts fourneaux, un millénaire de luttes et de révoltes. On pourrait se demander : tout ça pour ça ?

Je vous livre un bout de réponse, cueilli dans une préface à l’édition allemande de 1883 du manifeste du Parti communiste :

« La production économique et la structure sociale qui en résulte nécessairement forment, à chaque époque historique, la base de l'histoire politique et intellectuelle de cette époque. Par suite (depuis la dissolution de la propriété commune du sol des temps primitifs), toute l'histoire a été une histoire de luttes de classes, de luttes entre classes exploitées et classes exploitantes, entre classes dominées et classes dominantes, aux différentes étapes de leur développement social; mais cette lutte a actuellement atteint une étape où la classe exploitée et opprimée (le prolétariat) ne peut plus se libérer de la classe qui l'exploite et l'opprime (la bourgeoisie), sans libérer en même temps et à tout jamais la société entière de l'exploitation, de l'oppression et des luttes de classes; cette idée maîtresse appartient uniquement et exclusivement à Marx ».

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