La Cité du Tribouillet

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En guise de conclusion de notre cycle sur l’histoire de l’habitation ouvrière, le Pr. Robert Halleux nous propose le 19 mai une promenade au Tribouillet. Avec ce blog j'essaye de faire l'historique de ce quartier.

Les cités jardins, comme celle du Tribouillet au Thier à Liège, sont la première réponse socialiste à la crise endémique du logement sous le capitalisme.

En 1846 40% des ménages liégeois ne disposaient que d'une seule pièce. Le nombre moyen d'habitants par maison atteint 8 personnes à Liège. La législation pour l’amélioration de l’habitat ouvrier suit très exactement les épidémies de choléra. La loi de sur le logement social du 9 août 1889 permet à la Caisse Générale d’Epargne et de Retraite (CGER) d’accorder des prêts à taux réduit pour la construction ou l’achat de maisons ouvrières pour les travailleurs et les sociétés (ironie de l’histoire, un siècle plus tard, en 1998, c’est un socialiste, Elio Di Rupo, qui privatise cette CGER, pour la refiler à Fortis). La loi facilitait donc l’accès à la propriété aux ouvriers. De 1890 à 1914 on construit en Belgique plus de 60.000 de ces habitations.

Lors de la première guerre mondiale, 200.000 maisons ont été détruites. 20.000 logements préfabriqués sont construits par le Fonds Albert. En 1930, 15146 ‘baraques’ existent toujours, dont 3242 dans la province de Liège. Aujourd’hui encore, certaines de ces baraques sont toujours habitées…

Après la guerre, la bourgeoisie concède le suffrage universel, et fait semblant de s’attaquer à la crise du logement. En 1919 on crée la Société Nationale des Habitations et Logements à Bon Marché (S.N.H.L.B.M.). Sa mission est de favoriser la création de sociétés locales de logements. C'est ici que commence l'histoire du Tribouillet.

Les cités jardins, séparation du lieu de résidence du lieu de travail

Le premier président de la Société Nationale des Habitations et Logements à Bon Marché est le socialiste Emile Vinck, qui s’inspire de ce qu’il a vu en Angleterre pendant la guerre. En Belgique on ne construira pas de cités satellites comme en Angleterre mais des quartiers ou faubourg- jardins.

Le POB dénonce la spéculation qui fait grimper le prix des terrains dans les villes, mais il capitule quand il faut passer aux actes. Son alternative, c’est d’implanter des cités jardins dans la périphérie, là où les terrains ne sont pas trop chers. Le développement des transports publics facilite cette stratégie. Pour Raphaël Verwilghen, directeur de l'office des régions dévastées, une heure de navette est le maximum acceptable. Ceci dit, à Liège, la plupart de ces cités se trouvent au dessus de la vallée, et les habitants doivent descendre les coteaux pour avoir accès à ces transports publics. La cité du Tribouillet par exemple ne verra apparaître les bus en 1930, avec la création de la ligne 24 Sainte Foy-Thier à Liège.

Les transports publics permettent donc une séparation du lieu de résidence du lieu de travail, contrairement à ce qui se faisait au XIXe siècle où les impasses et les corons avoisinaient les ateliers et les fabriques.

Le programme des cités jardins est financé en partie par les indemnités de guerre. La fin des paiements des dommages de guerre par les Allemands supprime donc un apport financier non-négligeable. C’est ce qui explique que les cités sont construites durant une courte période seulement, de 1921 à 1926.

C’est à cette époque qu’est construit le noyau primitif de la cité du Tribouillet. A Seraing la Maison sérésienne construit les Biens communaux. On y remplace dans les années 1945-1960 encore des baraquements du fonds Albert. Le Home ougréen recycle un crassier d’Ougrée-Marihaye, sur le site des Forges et Laminoirs du Haut-Pré. L’Habitation jemeppienne construit la cité-jardin du Bois du Mont. La Maison liégeoise commence en 1921 la cité Naniot, en style cottage. En 1925 l’architecte Joseph Moutschen construit la Cité des Cortils à Jupille.

Ceci dit, les cités jardins ne sont pas le monopole des coopératives. Des patrons s’y mettent aussi, et avec un certain mérite point de vue architectural.

La cité du charbonnage de Cheratte, construite à partir de 1920, comptait 200 logements pour les familles et 128 chambres pour célibataires dans le phalanstère. Cette cité appartenant au charbonnage, ne pouvaient y vivre que les travailleurs du charbonnage. La cité comportait à ses entrées de lourdes grilles qui étaient fermées la nuit et les "étrangers" à la cité étaient sévèrement contrôlés par des gardes.

La cité du Tribouillet et l'exposition internationale de 1930

Le noyau primitif de la cité du Tribouillet est donc construit à l’époque des cités jardins. En 1930 on construit autour de ce noyau presque 200 logements dans le cadre d’un concours d'habitations à bon marché. Le concours avait la prétention de proposer une confrontation internationale comparable à celle mise sur pied par la ville de Stuttgart en 1929. Le quartier devait devenir une sorte de Weissenhofsiedlung.

Un programme ambitieux : l’année avant s’était déclenche la crise économique qui allait se prolonger jusqu’en 1937 et le réarmement.

A la base de ce projet les congrès internationaux d'architecture moderne (CIAM). L’Institut Supérieur des Arts Décoratifs de l’Etat (ISAD) de La Cambre s’implique fortement dans ces congrès Ciam, avec Le Corbusier. Leur Congrès de 1930 s’organise justement à Bruxelles.

Le Ciam profite de l'exposition internationale de 1930, à l’occasion du centenaire de la Belgique, pour lancer ce concours d'habitations à bon marché au Thier à Liège. Ce concours avait été baptisé ‘la nouvelle Belgique’. Un titre un peu prétentieux, mais qui, tout compte fait, couvre assez bien la réalité du manque d’intérêt de cette Belgique centenaire pour l’habitat ouvrier. La crise est là et il faut construire « à bon marché ». Tellement bon marché qu’à peine vingt ans plus tard une partie de ces logements sera remplacé par les préfabriqués dans le cadre d’un programme CECA. En 1971 il restait 71 logements des 182 issus de l’expo, dont 14 seulement font encore partie du patrimoine de La Maison Liégeoise (75° anniversaire la maison liégeoise p39). Et encore : une bonne partie a été transformée sans trop de respect pour le style de l’époque.

C’est une des raisons pourquoi ce concours n’a pas laissé un souvenir impérissable. Une deuxième raison est qu’on s’orientait déjà vers des appartements en hauteur, en partie pour des raisons budgettaires. Dans ce cadre-là la Cité des Vennes est plus significative de l’habitat social en 1930 que ces maisons unifamiliales de l’expo de 1930 au Tribouillet.

Au Thier à Liège, la Maison Liégeoise cède deux hectares et demi à côté de la cité-jardin aménagée à partir de 1922, et y construit elle-même quatre maisons. La SNHBM y édifie 182 logements, autour de la place Herbert Hoover et les rues Charles Gothier, Charles Horion, Alphonse Tilkin et de l’Ermitage. Plusieurs autres sociétés y construisent des maisons reflétant les styles architecturaux de l'époque : modernisme, art déco, cottage, styles régionaux, etc.

On y trouve des réalisations d'architectes prestigieux tels que Louis Herman de Koninck, Victor Bourgeois et Fernand Bodson, tous de La Cambre et fortement impliqués dans les Ciam.

Une des seules maisons que j’ai réussi à attribuer à un nom est une construction rue Nicolas Pietkin (maître d’œuvre les Tramways Unifiés). De Koninck utilise la technique des voiles de béton. La maison est fortement remanié aujourd’hui (‘personalisé ou customisé’), sans respect pour le style cubiste d’origine.

Victor Bourgeois construit deux maisons individuelles pour le compte du Foyer Jumetois, Boulevard Solvay 3-4 : deux petits appartements au-dessus de deux duplex, avec une cage d’escalier indépendante. Il applique un système révolutionnaire de béton coulé sur treillis, appelé Farcométal, du nom de l’entreprise productrice. L’emploi de cette technique a été rendu nécessaire en raison de la nature minière du sol. Il y approfondit la notion d’espace minimum développé lors du CIAM de 1929 à Francfort.

Bodson y construit pour « la société Uccloise pour la construction d’Habitation à bon Marché » une maison plus traditionnaliste à ossature de briques porteuses, à toit légèrement pentu. Il y a aussi une maison Cockerill.

Ce concours joint l’utile à l’agréable: ces maisons-témoins servent à reloger des habitants d’Outre-Meuse dont les maisons avaient été abattues.

Le modèle Thirifay, subsidié par la CECA

Les Ciam devront attendre la fin de la deuxième guerre mondiale pour connaître la gloire. Et encore ! Les protagonistes des Ciam sont hors coup pour les reconstructions. C’est la Communauté du Charbon et de l’Acier (CECA) qui impose ses normes. Et ce programme CECA est lancé après avoir épuisé les moyens éprouvés en 1918 avec les baraques Albert: les baraques serviront de nouveau ; et les patrons charbonniers menacent d’expulsion les veuves et invalides, pour faire place à la main d’œuvre importée. Au 1er janvier 1961, les programmes en cours portaient sur 51 783 logements dont 34 946 étaient terminés.

« Les objectifs sont de remplacer les baraquements et logements de fortune, de faciliter la réinstallation des mineurs, de remédier à la pénurie de logements qui subsiste pour des raisons sociales, par exemple pour des travailleurs éloignés de leur travail ou séparés de leur famille ». (Communauté européenne. Avril - Mai 1961, n° 4-5; 5e année, p. 2.)

Un aspect de ces programmes est l’encouragement de systèmes préfab.

Au Tribouillet une série de maisons ont été construites sur le modèle Thirifay, subsidié par la CECA. On retrouve d’ailleurs des maisons de ce type dans plusieurs cités de la région: des assemblages de béton creux avec des murs extérieurs en béton cendrée reliés à une ossature légère en béton armé. L’aspect extérieur est composé de gravier roulé aggloméré sur des plaques de béton armé de 5 cm d’épaisseur. « Si le salut de l’architecture c’est la dèche », pour reprendre le leitmotiv de Bourgeois, il ne trouve que très partiellement son application dans les réalisations CECA…

Le gros de ces maisons ‘Thirifay’ se retrouvent sur le périmètre extérieur. Une partie se retrouvent au sein du périmètre de 1930 : ils remplacent les 111 maisons démolies de l’expo de 1930.

Et, cerise sur le gâteau ‘Tribouillet’, dans les années ’80, l’architecte Pierre Arnould et l’ingénieur René Greisch ont construit rue Renardi et rue Chapeauville une série de maisons qui sont pour moi, avec l’ilot Saint Georges de Charles Van den Hove, le top de l’habitat social de la fin du XX° siècle à Liège.

Mais cela ne correspond malheureusement pas à la réalité de l’habitat social après la seconde guerre mondiale, même si la quantité est là. La Loi BRUNFAUT (PS) facilite la construction de grands ensembles. On produit 6000 logements par année, entre 1951 et 1970. Ce chiffre est même doublé entre 71 et 80.

A partir du point de vue Solvay nous avons une belle vue sur la cité de Droixhe.  « Construit début des années 60, sur un site jusqu'alors vierge, la Plaine de Droixhe était un modèle, unique en Belgique, de construction d'habitations. Ce paradis dernier cri comprenait un ensemble d'immeubles, avec toutes les commodités, des parcs et des infrastructures publiques de premier plan. C'était le quartier rêvé à entendre les anciens du quartier ».

Aujourd’hui, à Droixhe, une rénovation a commencée. Mais quel bilan a-t-on fait de cette expérience ?

La régionalisation du logement : tout ça pour ça ?

La crise de 1975 sonne la fin de ces programmes ambitieux. On retombe à 2405 réalisations entre 81 et 1990. Cela coïncide avec la régionalisation. En 1974 le logement devient matière régionale. 1984 voit la création de la Société wallonne du Logement en remplacement de la Société nationale du Logement et de la Société nationale.

Durant les années 80 à 91, on n’investit plus dans le logement public.

En ne tenant compte que des maisons locatives, nous sommes évidemment très (trop) sévères par rapport à la politique belge de logement, dont l’objectif premier a été depuis le début l’acquisition. Fin 2003 74 % des Belges sont propriétaires de leur logement, contre 65 % en 1996.

Le patrimoine social locatif en Wallonie, qui compte 102 000 unités, recèle des « déficiences techniques importantes » dans quelque 35 874 logements, soit plus de 35 % de l'ensemble. En 2000, dans un rapport, le Comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations Unies s'inquiétait « de la pénurie considérable de logements sociaux en Belgique ». Fin 2009, 30.000 familles wallonnes sont inscrites sur les listes d'attente.

Ce bilan m’amène à clôturer ce blog avec un grand point d’interrogation. La régionalisation du logement : tout ça pour ça ?

 

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