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La fin des indemnités de guerre sonne le glas des cités jardins (voir notre précédente publication). Cela coïncide avec l’éviction des socialistes (POB Parti Ouvrier Belge) du gouvernement. Camille Huysmans arrive à lancer in extremis l’Institut Supérieur des Arts Décoratifs de l’Etat (ISAD) de La Cambre.
Trois ans plus tard c’est le début de la crise.
Les congrès internationaux d'architecture moderne (CIAM) marquent l’époque entre deux crises, 1929 et 1975 (si on ne considère pas la seconde guerre mondiale comme le paroxysme de la crise, évidemment). Plusieurs enseignants de l’ISAD s’impliqueront fortement dans les congrès Ciam, avec Le Corbusier.
Camille Huysmans était devenu ministre dans le gouvernement Poullet-Vandervelde en 1925. Ce gouvernement tombe en 1926 quand les milieux financiers organisent la fuite des capitaux. Le projet de Huysmans faillit tomber à l’eau. Mais en octobre, Henri Jaspar mit sur pied un gouvernement d’Union Nationale dont les socialistes ne firent partie qu’un an (ils furent d’ailleurs sévèrement sanctionnés par leur électorat lors du scrutin qui suivit). Mais ce court délai suffit à Huysmans pour lancer l’ISAD -Institut Supérieur des Arts Décoratifs de l’Etat- dans les bâtiments de l’ancienne abbaye de La Cambre. Une école d’état, de niveau supérieur, où s’exprimeraient les aspirations esthétiques des cercles proches du POB (La Cambre et l’architecture. Un regard sur le Bauhaus belge J. Aron p24 ).
Toute une série d’architectes et urbanistes intéressants y ont enseigné :
Huib Hoste qui enseigne l’architecture est un des membres fondateurs des congrès internationaux d'architecture moderne.
Louis van de Swaelmen donne l’urbanisme et l’art des jardins. Dans ‘Préliminaires d'Art civique’ il développe l'idée de « Park-system », avec pour but d'entourer la ville de cités-jardins isolées de la ville par une ceinture verte, le centre de la ville se consacrant aux activités commerciales, administratives et financières. De 1922 à 1929, il construit les cités-jardins le Logis et Floréal, à Watermael-Boitsfort.
Antoine Pompe enseigne le dessin technique. Il a construit la cité jardin « La Roue » à Anderlecht et « Kappeleveld ».
Victor Bourgeois donne l’esthétique pratique. Il construit la ‘Cite Moderne’ (ci-contre) à Berchem Sainte Agathe. Victor Bourgeois est pour moi un des architectes les plus intéressants de ce groupe. Il est aussi le plus proche du POB. Ce n’est pas un hasard que l’on pense à lui un pavillon sur le thème " l'Homme et le Socialisme » pour l’expo de 1958. Il est aussi fortement impliqué dans congrès internationaux d'architecture moderne, avec Le Corbusier. Plusieurs de ses élèves - Charles Vandenhove, Roger Bastin – joueront un rôle de premier plan dans l’architecture de l’après-guerre en Belgique.
La cité du Tribouillet au Thier à Liège est un bel et rare aperçu représentatif de l’habitat social entre 1920 et 2000 (à part les constructions en hauteur). Lors de l'exposition internationale de 1930, à l’occasion du centenaire de la Belgique, un concours d'habitations à bon marché est organisé. 1930 est aussi l’année d’un congrès CIAM à Bruxelles. Les membres de la section belge des CIAM sont fortement impliqués dans cette expo. Le concours avait la prétention de proposer une confrontation internationale comparable à celle mise sur pied par la ville de Stuttgart en 1929. Le quartier devait devenir une sorte de Weissenhofsiedlung. Il avait été baptisé ‘la nouvelle Belgique’. Un titre un peu prétentieux, mais qui, tout compte fait, couvre assez bien la réalité et le manque d’intérêt de cette Belgique centenaire pour l’habitat ouvrier. En ’36 le Ciam organise encore une exposition itinérante à Liège.
La Maison Liégeoise cède deux hectares et demi à côté de la cité-jardin aménagée à partir de 1922, et y construit elle-même quatre maisons. La SNHBM y édifie 182 logements, autour de la place Herbert Hoover et les rues Charles Gothier, Charles Horion, Alphonse Tilkin et de l’Ermitage. Plusieurs autres sociétés y construisent des maisons reflétant les styles architecturaux de l'époque : modernisme, art déco, cottage, styles régionaux, etc. On y trouve des réalisations d'architectes tels que Louis Herman de Koninck, Victor Bourgeois et Fernand Bodson.
De Koninck propose des voiles de béton (rue Nicolas Pietkin, fortement remanié aujourd’hui, sans respect pour le style cubiste d’origine). Le maître d’œuvre est les Tramways Unifiés.
Victor Bourgeois construit deux maisons individuelles pour le compte du Foyer Jumetois, Boulevard Solvay 3-4 : deux petits appartements au-dessus de deux duplex, avec une cage d’escalier indépendante. Il applique un système révolutionnaire de béton coulé sur treillis, appelé Farcométal, du nom de l’entreprise productrice. L’emploi de cette technique a été rendu nécessaire en raison de la nature minière du sol. Il y approfondit la notion d’espace minimum développé lors du CIAM de 1929 à Francfort.
Bodson y construit pour « la société Uccloise pour la construction d’Habitation à bon Marché » une maison plus traditionnaliste à ossature de briques porteuses, à toit légèrement pentu. Il y a aussi une maison Cockerill.
Ce concours joint l’utile à l’agréable: ces maisons-témoins servent à reloger des habitants d’Outre-Meuse dont les maisons avaient été abattues.
Malheureusement, ce concours n’a pas laissé un souvenir impérissable. En 1971 il restait 71 logements des 182 issus de l’expo, dont 14 seulement font encore partie du patrimoine de La Maison Liégeoise (75° anniversaire la maison liégeoise p39). Et encore : une bonne partie a été transformée sans trop de respect pour le style de l’époque. Ca mériterait une étude plus approfondie, parce qu’il ne reste pas beaucoup de traces de habitat social typique pour cette période.
Le quartier est d’autant plus intéressant qu’on y trouve une série de maisons construites après la deuxième guerre mondiale sur le modèle Thirifay, subsidiées par la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) : des assemblages de béton creux avec des murs extérieurs en béton cendrée reliés à une ossature légère en béton armé. L’aspect extérieur est composé de gravier roulé aggloméré sur des plaques de béton armé de 5 cm d’épaisseur. « Si le salut de l’architecture c’est la dèche », pour reprendre le leitmotiv de Bourgeois, il ne trouve que très partiellement son application dans les réalisations CECA…
Et, cerise sur le gâteau ‘Tribouillet’, dans les années ’80, l’architecte Pierre Arnould et l’ingénieur René Greisch ont construit rue Renardi et rue Chapeauville une série de maisons qui sont pour moi, avec l’ilot Saint Georges de Charles Van den Hove, le top de l’habitat social de la fin du XX° siècle à Liège.
Le travail des gens de La Cambre mériterait sûrement une étude plus approfondie. Mais pour comprendre ce qui se passe au niveau de l’habitat on peut partir des congrès internationaux d'architecture moderne et la Charte d’Athènes qui est devenu l’évangile pour des décennies.
Celui qui est associé le plus souvent au CIAM (au moins dans la francophonie) est incontestablement Le Corbusier. Dès 1914, Le Corbusier s’intéresse au problè
me du logement. Il crée un système nommé Dom-ino (du latin domus – la maison - et du mot innovation). Cela évoque le jeu de dominos dont on associe les pièces les unes aux autres comme on pourra articuler les uns aux autres les éléments préfabriqués du système.
Ces dominos se retrouvent dans la cité jardin verticale, c'est à dire, le grand immeuble collectif, qu’il oppose dès 1922 à la cité-jardin horizontale: "que le groupement des cellules soit vertical ou horizontal, et c'est vers les mêmes joies essentielles que vogue, au-dessus des arbres de la Ville verte, le grand vaisseau de béton de l'unité d'habitation". En fait, il reprend les idées hygiénistes de la fin du XIXe siècle : "Soleil, espace et arbres, des matériaux fondamentaux de l'urbanisme".
Et, en pratique, ce n’est pas le besoin d’air et de lumière qui déterminent ce choix, mais des raisons bassement matérielles. Les terrains étant chers, en construisant en hauteur, on arrive à caser plus de familles sur le même nombre de mètres carrés…
Corbu voulait ‘tuer la rue corridor’. Ainsi on pourrait gagner du temps et de l'argent en s'épargnant ‘les interminables réseaux d'infrastructures des cités-jardins, banlieues interminables des villes’.
Corbu veut faire table rase des centres historiques des vieilles villes. Son "Plan Voisin" pour Paris dessinée entre 1922 et 1925 épargne seulement Notre Dame et quelques autres bâtiments historiques. Le plan est une transposition directe de son schéma de la Ville contemporaine de trois millions d’habitants dessinée en 1922. On y retrouve les immeubles cruciformes et leur disposition régulière dans une trame orthogonale occupant une part très importante de la rive droite de la Seine. Il s’oppose à l’idée de la construction d’une nouvelle cité administrative en périphérie (ce que sera La Défense) et propose de bâtir au pied de Montmartre, en face à l’île de la Cité, le nouveau centre de commande qu’il juge nécessaire à la vitalité du pays.
En juin 1928 Le Corbusier organise au Château de la Sarraz, avec l’aide d’Hélène de Mandrot (propriétaire du château), le premier CIAM avec 28 architectes européens.
Le CIAM veut faire des ‘villes radieuses’ de Buenos Aires (1929) et Moscou (1930).
Le troisième CIAM s’organise à Bruxelles en 1930.
Dix ans plus tard, Victor Bourgeois se réfère explicitement à ce plan ‘Voisin’ dans son plan pour Bruxelles. A partir de la problématique de la jonction ferroviaire Nord-Midi, Victor Bourgeois y présente son projet ‘Le nouveau Bruxelles’. Pour le quatrième CIAM (1933) il analyse Charleroi, et son collègue Huib Hoste y présente un plan pour la rive gauche d’Anvers.
Pour un aperçu de l’urbanisme en Russie du temps des premiers plans quinquennaux téléchargez PDF(9000 Ko) (Avant-gardes et revues d'architecture en Russie, 1917-1941 Jean-Louis Cohen Revue de l'Art Année 1990 Volume 89 Numéro 89 pp. 29-38)
Nous avons vu comment l’architecte El Lissitzky y fait ses premières expériences à Vienne, dans un programme ambitieux de construction d’habitat social (parfois on la retrouve aussi sous le nom Lihotzky). Très vite elle s’intéresse à l’URSS. Déjà en 1922 le publiciste révolutionnaire russe Ilija Ehrenburg publie à Berlin ‘Vesc, l’objet’. El Lissitzky fait la couverture.
A cette époque Vesc publie déjà un texte du jeune Corbusier ‘L’état actuel de
l’architecture’.
Fin des années ’20 El Lissitzky publie Isvestia ASNOVA, limité à 8 pages à cause de la pénurie de papier. Elle y préconise ses ‘Wolkenbügel’ ou gratte ciel pour le centre de Moscou. Elle fait, avec dix-sept architectes, partie de la « brigade de May », conduite par Ernst May, qui aide à la réalisation du premier plan quinquennal de Staline. Cette ‘brigade’ transforme le centre sidérurgique Magnitogorsk, où il n'existait alors que des baraquements en bois et des huttes en boue, en une ville de 200.000 habitants. On crédite au groupe de May la construction de vingt villes en trois ans. May est, à cette époque, fort proche de Victor Bourgeois.
L’URSS développe la politique volontariste la plus intensive de construction de villes nouvelles connue jusqu’à présent avec plus de 1.200 réalisations en soixante ans (Claude Chaline, Les villes nouvelles dans le monde, Paris, PUF, coll. Que sais-je?, 1996, 2e éd., p. 99). C’est une période de bourgeonnement des idées
En 1930 les soviets consultent Le Corbusier pour l’aménagement de la capitale. Le 5 juillet 1930 celui-ci envoie sa ‘Réponse à Moscou’: 66 pages, 21 planches de plans. Tout à fait dans la ligne de son plan Voisin pour Paris, il juge «qu’il est impossible de rêver à faire concorder la ville présente ou future». Ci contre une vue de Centrosoyouz, sur les plans de Le Corbusier.
L’architecte russe Gornyi lui répond : « les panacées proposées par le Corbusier ne sont qu’une réaction contre l’état dans lequel se trouvent aujourd’hui les grandes cités capitalistes ». Gornyi est pourtant un fan de Corbu : il traduit et édite ‘L’urbanisme’, une de ses œuvres majeures.
Pour un autre architecte russe, Semenov, « le centre de Moscou n’est pas fossile, et, cerveau principal de la capitale, il se développera encore avec elle ».
Les architectes russes ne suivent donc pas les yeux fermés Le Corbusier dans sa rage contre le cœur historique des villes. Mais il faut plus pour déstabiliser Corbu. Dans un premier temps, celui-ci approuve ces critiques sur la désurbanisation : « Le pierrier atroce des villes: étouffement, écrasement, est une pure manifestation capitaliste. Pourtant, à Moscou aussi, en 1930, l’engouement a été à la désurbanisation. On a voulu briser la ville en 10.000 morceaux, créer les routes qu’il faudra pour conduire à toutes ces maisons dispersées partout. Et chacun son auto. Un beau jour, l’autorité qui est à la porte de la raison où viennent frapper les rêves justes ou chimériques a dit en URSS : ‘assez ! Ca va ! Cessez de rigoler!’ La mystique de la désurbanisation s’était cassé le nez ».
Le Corbusier ne comprend pas que la critique soviétique de la désurbanisation vise indirectement aussi son approche, trop coupé des préoccupations des gens, et trop peu respectueux de l’histoire.
Le 27 novembre 1930 il présente une version plus élaborée de son plan moscovite lors du Ciam de Bruxelles. Son ‘schéma organique’ pour Moscou devient ‘la ville radieuse’.
C’est l’époque où, en URSS, le parti communiste remet un peu de l’ordre dans ce bouillonnement artistique. Le rapport de Lazar Kaganovitch au Comité Central (CC) du 15/6/1931 marque l’échec définitif des thèses désurbanistes. Et le 23/4/1932 le CC décrète la réorganisation des organisations artistiques. L’Union des Architectes efface tous les groupements antérieurs et lance en 1933 son ‘organe de lutte pour une architecture socialiste’, Arhitektura SSSR. Là aussi la page de couverture est l’El Lisickij. Arhitektura SSSR appelle à ‘rejeter énergiquement les recettes fonctionnalistes et l’approche fonctionnaliste de ses programmes, et de faire une assimilation critique de l’héritage du passé’.
Ces deux éléments sont pour beaucoup d’artistes occidentaux difficiles à digérer. La décision du CC de 1931 est un appel aux artistes pour partir de ce que le peuple veut, au lieu de surfer sur un sentiment artistique individualiste. Et la dissolution des groupements antérieurs signifie la fin des chapelles qui s’excluaient mutuellement et se perdaient dans des disputes gauchistes stériles et interminables.
Un journaliste soviétique jette encore de l’huile sur le feu : « La croissance du chômage parmi les architectes pousse ceux-ci vers le fascisme et parmi eux Le Corbusier qui est devenu le rédacteur d’une revue d’orientation ostensiblement fasciste. Ceci n’a rien pour surprendre, si l’on se souvient combien Le Corbusier avait pris au cours de ces dernières années ses distances vis-à-vis de toute politique, en déclarant avec fierté qu’il ne s’occupait que d’architecture pure».
On est fasciste parce qu’on prend ses distances vis-à-vis de toute politique ? C’est un peu court… Dans ‘la ville radieuse’ Le Corbusier avait développée l’idée selon laquelle « les terrains libres de l’URSS apporteront le plan libre». En 1932 Léon Moussinac critique cette idée dans l’Huma, le journal du Parti Communiste Français: « Le Corbusier ne veut pas savoir que, seule, la révolution socialiste a crée les conditions d’une telle liberté. Traitant de l’urbanisme de Moscou, il propose des solutions sans tenir compte d’un fait révolutionnaire : la mainmise des ouvriers sur l’économie municipale ».
Cette critique reste amicale. Et cela n’empêche pas Corbu de s’engager en 1935 dans la mouvance du Front Populaire. Il participe notamment aux activités de « l’union des architectes », crée par Louis Aragon et André Malraux. Ceci dit, Vaillant-Couturier déclare regretter les attaques de Moussinac dans l’Huma.
Cette divergence mineure entre Moussinac et Vaillant-Couturier a même encore un prolongement. En 1938 Corbu fera un projet de monument à la mémoire de Vaillant-Couturier à Villejuif dont il était le maire. Moussinac est dans le jury et écarte le projet… Maintenant, il avait peut être des raisons esthétiques pour cela. A première vue, Le Corbusier était politiquement correct. Son projet représente la main tendu par Maurice Thorez, dans le cadre du front populaire. En 1951 Corbu ‘recyclera’ cette idée dans la main qui trône au dessus de sa ville indienne de Chandigarh…
L’IVe CIAM devait originellement avoir lieu à Moscou en 1932. Cette décision montre l’intérêt réel au sein du CIAM pour ce qui se passait là-bas. Mais l’enthousiasme n’y est plus, des deux côtés. Intourist traine en longueur et impose même un changement de lieu si les organisateurs veulent éviter un report des séances à l'année suivante.
Finalement, le IV° congrès s’organise autour d’une croisière de Marseille à Athènes à bord du Patris II, du 29 Juillet au 13 Août 1933. C’est en quelque sorte symptomatique pour une certaine perte de contact avec le sol, réalité de base de tout architecte. Et, si ce n’est pas une rupture officielle avec l’URSS, c’est incontestablement pour certains un décrochage avec un ensemble d’expériences fascinantes dans le cadre des plans quinquennaux en URSS…
Je ne suis pas le seul à constater cette fuite en avant dans l’utopie et de plans urbanistiques mégalomanes. L’ « oracle » Henry Van de Velde aussi veut être un guide pour ceux qui sont « désabusés par les solutions de plus en plus problématiques de Corbusier et de ceux qui l’ont aveuglement suivi (..) dans une direction qui conduit droit à la Fantaisie et au Caprice». Seulement, le « Guide » Henry Van de Velde les mène loin de la Fantaisie et au Caprice, dans la direction « de la situation cérébrale, mathématique et radicale que je poursuivis depuis le début de mon action » (Henry Van de Velde, Leon Ploegaerts ; presses univ laval p203). Fantaisie et Caprice, ou Beauté et Raison, nous sommes loin des préoccupations de peuple qui cherche à se loger convenablement…
La crise dans le monde capitaliste n’arrange évidemment rien. Le journaliste russe qui prétend que « la croissance du chômage parmi les architectes pousse ceux-ci vers le fascisme » exagère sûrement. Cette crise pousse aussi certains architectes vers le communisme. Mais Le Corbusier a effectivement collaboré à cette époque à une revue d’orientation fasciste.
Le Corbusier collabore un moment à la revue « Plans », fondé en 1931 par Philippe Lamour. Ce Lamour n’est sûrement pas un homme de gauche, même si on le verra candidat radical aux élections législatives de 1936, dans la mouvance du Front populaire. Lamour admire Lénine et Mussolini qu’il a vu à Rome en 1922. Entre 1925 et 1928, il adhère au Faisceau de Georges Valois. Philippe Lamour milite contre la république parlementaire, pour une « République des producteurs », dirigée par un chef d’État puissant et intègre. Lamour admire Le Corbusier et défend l’idée de « cités radieuses ». Son premier livre, en 1929, Entretiens sur la Tour Eiffel, est dédié « A Le Corbusier, Lénine, Citroën ».
Et, comme les socialistes de La Cambre, Le Corbusier propose en 1941 ses services à Vichy pour la reconstruction. Il cherche à avoir un entretien et la bénédiction personnelle de Pétain pour son plan d’Alger. Il envoie en 1941 son ouvrage « Sur les 4 routes » au Maréchal. Mais il est éconduit. Le maire d’Alger le dénonça même comme communiste et exigea son arrestation. Il quitta Vichy avec les mots : « adieu, cher merdeux Vichy » entre autres parce que certains l’accusent de bolchévisme.
Mais ce que j’appellerais son instabilité politique trouve ses sources dans ses conceptions idéalistes et son incapacité de se lier avec les gens pour qui il prétend construire. Devant les freins et les obstacles il a alors tendance à se tourner vers le pouvoir qui doit réaliser cela pour lui.
On voit d’ailleurs la même évolution chez certaines personnalités de La Cambre. Leur figure de proue Van de Velde a sa villa pillée en 1945 et s’exile en Suisse…
En fait, Le Corbusier réalisera ses rêves urbanistiques à Chandigarh, où il peut créer sur un espace vague une nouvelle capitale du Pendjab en 1951, avec le soutien de Nehru.
Ce IVe Congrès jette les bases de La Charte d'Athènes qui établit un programme pour la planification et la construction des villes, et qui restera une référence jusqu’à la fin des golden sixties. Le principal concept est la création de zones indépendantes pour les quatre «fonctions» : la vie, le travail, les loisirs et les infrastructures de transport.
C’est le zonage : la détermination des zones d'habitation "doit être dictée par des raisons d'hygiène et les quartiers d'habitation doivent occuper désormais dans l'espace urbain les emplacements les meilleurs, tirant partie de la topographie, faisant état du climat, disposant de l'ensoleillement le plus favorable et de surfaces vertes opportunes".
Par rapport aux zones de travail, "les secteurs industriels doivent être indépendants des secteurs d'habitation et séparés les uns des autres par une zone de verdure; les zones industrielles doivent être contiguës au chemin de fer, au canal et à la route"
"La cité des affaires, consacrée à l'administration privée ou publique, doit être assurée de bonnes communications avec les quartiers d'habitation ainsi qu'avec les industries ou artisanats demeurés dans la ville ou à proximité".
Enfin, pour les loisirs, il préconise que "tout quartier d'habitation doit comporter désormais la surface verte nécessaire à l'aménagement rationnel des jeux et sports des enfants, des adolescents, des adultes".
En fait, cette Charte est restée à l’état de projet dans les années 30, entre autres parce que la crise freinait tout projet majeur. La version française, qui est en fait une version Le Corbusier, a été publiée pendant la guerre, lors de son passage à Vichy.
Le bilan global de la construction de l’habitat social avant guerre est très maigre :
Constitution du patrimoine des SISP Sociétés Immobilières de Service Public (1900-1990)
années Nombre de logements produits
1900-1910 511
1911-1920 974
1921-1930 7141
1931-1940 1276
1941-1950 1445
1951-1960 6039
1961-1970 6205
1971-1980 11203
1981-1990 2405
Les 7141 maisons entre ‘21 et ‘30 sont la vague des cités jardins. Entre ‘31 et ‘40 1276 logements seulement sont produits en Belgique. Une des rares réalisations de qualité est à mon avis le quartier des Vennes à Liège.
Les Ciam devront attendre la fin de la deuxième guerre mondiale pour connaître la gloire. Et encore ! Les protagonistes des Ciam sont hors coup pour les reconstructions. L’exemple le plus flagrant est l’éviction du Corbusier pour la reconstruction de Saint Die, même si, par rapport à beaucoup de démarches antérieures, il a fait un effort de mettre des forces vives de son côté.
Dans les pays qui adhèrent à la Communauté du Charbon et de l’Acier, c’est la CECA qui imposes ses normes, et non pas les CIAM. Et ce programme CECA est lancé après avoir épuisé les moyens éprouvés en 1918 avec les baraques Albert: les baraques serviront de nouveau ; et les patrons charbonniers menacent d’expulsion les veuves et invalides, pour faire place à la main d’œuvre importée.
Le chiffre de 6000 maisons par décennie, entre 1951 et 1970, est doublé entre 71 et 80 ; mais là non plus on ne peut dire que les principes des CIAM ont été appliqués. On les utilise comme feuille de vigne qui doit cacher l’absence d’envergure et d’idées. La discussion ‘idéologique’ la plus importante a tourné autour de la question : garage ou pas dans un logement social. Mais nous reprendrons la période après 1945 dans notre prochain blog.
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