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Les romans de Maigret sont ils de droite? Je dois – exactement comme Simenon dans la plupart de ses livres – laisser cette question ouverte, certainement pour ce qui concerne ses romans de détective. Jusqu’à une certaine mesure chaque roman de détective est une justification du « law and order ». Même si certains ont réussi à éviter cet écueil. Les romans de détective d’EV Cunningham par ex. sont une exception sur la règle. Mais Cunningham était bien le nom d’artiste de Howard Fast, auteur du roman magnifique Spartacus. Fast a été mis sur la liste noire de Mac Carthy et a donc dû écrire des détectives sous un faux nom pour gagner son pain. Mais il réussit à faire percer sa critique sur le “american way of life” dans ses détectives.
Le Commissaire Maigret non plus n’est pas un défenseur inconditionnel de la loi et l’ordre. Maigret ne juge pas; il essaye de comprendre.
Ceci dit, le biographe Assouline montre à juste titre comment, dans les romans de Simenon, on trace une image négative de certains groupes de la société comme les juifs. Mais même là nous pourrions pardonner un peu par l’esprit de l’époque: Simenon est comme une éponge qui absorbe toute l’atmosphère qui l’entoure.
Dans Pedigree, tout est vrai, mais rien n'est exact
Mais je voudrais analyser plus profondément son roman phare autobiographique Pedigree.
A croire Simenon - mais peut on le croire? - Il dit lui-même que dans Pedigree, tout est vrai, mais rien n'est exact - il a écrit ce livre à l’intention de Marc, son tout jeune fils, sous le choc d'un diagnostic d'un médecin en 1941 qui lui prédisait n'avoir plus que deux ans à vivre . Le diagnostic est erroné: « le médecin s'était mis le doigt dans l'œil ». Simenon édite alors le manuscrit sous le titre: « Je me souviens » (Paris, Presses de la Cité, 1945). André Gide aurait conseillé à son auteur de réécrire l'ouvrage sous une forme romanesque, à la troisième personne. Simenon aurait gardé Pedigree au réfrigérateur en attendant une occasion favorable de les servir à des éditeurs. Achevé le 27 janvier 1943, la première partie du roman paraît aux Presses de la Cité le 15 octobre 1948. «Pedigree» devait être composé de trois parties. A cause des procès dont il a été la cible à la suite de la parution du premier tome, Simenon décide de renoncer aux deux volumes suivants.
Tout ça, c’est la version Simenon. Mais quand on connaît l'homme, on se méfie, même de ce récit sur les origines de ce livre. Ca vaudrait la peine de comparer « Je me souviens » et «Pedigree», sous cet angle-là.
Tout récemment le panthéon littéraire de La Pléiade a sorti un receuil de textes autour du noyau dur formé par Pedigree. Pour MICHEL GRODENT du Soir c’est un « souci louable de nous faire pénétrer dans une irritante complexité ». Mais le journaliste nous avertit d’emblée : « Simenon : un beau cas de perversion littéraire, prenant plaisir à jouer avec le feu, un fieffé brouilleur de cartes qui appelait le lecteur à s’identifier avec lui ou avec les masques derrière lesquels il se dissimulait tout en provoquant des tas de soupçons quant à la loyauté de son entreprise ?» (le soir 8 mai 2009).
Tenons nous-en aux faits. En octobre 1946 commence la publication d'une préoriginale, en feuilleton, dans l'hebdomadaire « Le Face à Main » (Bruxelles). 88 livraisons sortent entre 1946 et octobre 1949. « Le Face à Main » était le journal d’un chocolatier et ministre libéral bruxellois, et pas spécialement d’extrême droite. Lors de la guerre scolaire, ses chocolats Victoria sont même boycottés par les cathos. Mais nous sommes en pleine gestation de la question royale.
Cette oeuvre “majeure” a-t-il été écrite au jour le jour, sans plan préétabli, en répondant tous à l’actualité du jour? Il y a de ça. Nous nous pencherons sur la ligne du récit de l’oncle terroriste Léopold, une ligne qui disparaît au fil du roman.
Mais avant d’aborder les personnages présents, il faut se pencher sur un grand absent. Georges avait un frère Christian condamné à mort après la guerre pour l’assassinat du doyen Pierre Harmignie, dans le cadre d’une expédition punitive de Rex. Dans Pedigree Roger Mamelin n’a pas de frère rexiste. Il n'a pas de frère du tout.
Pedigree commence avec la naissance, le 13 février 1903, de Roger Mamelin, fils de Désiré (comme Désiré Simenon), employé d'assurances, et d'Élise Peeters (Henriette Brüll). Autour de l'enfant, tout un monde de personnages avec l'oncle Léopold, protecteur de l'anarchiste Marette, coupable d'un attentat... Chez les vrais parents Simenon naît trois ans après Georges un second fils Christian.
Georges Simenon avance une explication psychologique: ‘Christian était l’enfant de ma mère et moi l’enfant de mon père.’ Et pour enfoncer encore un peu plus cette mère, il fait disparaître son fils préféré? Un peu léger avec un titre comme Pedigree…
Par contre Simenon pose dès les premières pages une figure trouble: son oncle Léopold. Le roman commence avec Elise (maman Simenon) qui, sentant que son enfant va naître, va chercher de l’aide auprès de ses anciennes collègues de l’Inno. En page 4 elle voit, dans une ruelle obscure un peu avant la Place Saint Lambert, deux silhouettes. Elle est presque certaine d’avoir reconnu un de ses frères. Quatre pages plus loin une explosion. Les vitrines du Grand Bazar ont sauté. « Une bombe. Encore des anarchistes ». Elle voit passer des gendarmes à cheval qui vont vers la Place Saint Lambert.
Nous apprenons que la police a identifié le coupable: Félix Marette, un jeune anarchiste influençable. Léopold, le grand frère alcoolique d’Elise, l’aide à s’exiler à Paris.
Et puis cette ligne de récit de Marette disparaît. Et la figure de Léopold est un peu perdue dans ce « roman ».
C’était l’époque des grands romans où différents personnages se croisent pour finalement aboutir à une série de situations critiques. Pedigree fait six cent pages, en encore deux parties qui ne sont jamais sorties: était-ce au dessus des capacités de Simenon?
Il aurait pu faire un livre fort sur la relation de ses parents Désiré – Elise. Elise qui reproche à son Désiré son manque d’ambition; le conflit autour de ce qu’elle pense être un refuis de prendre une assurance vie. En plus Désiré travaille dans une agence d’assurances et refuse de lancer une nouvelle branche d’assurance-vie; refus qui lui coûte une promotion intéressante. Après le premier incident cardiaque de Désiré Elise apprend qu’on lui avait refusé une assurance vie à cause de son problème cardiaque.
Ca aurait pu être une belle intrigue. Même avec l’aspect autobiographique écœurant. Pourquoi Georges devait absolument déballer devant tout le monde ce conflit entre ses parents?
Mais pour un tel scénario 200 pages suffisaient.
Je n’exclus pas que ces lignes de récit confuses soutenaient en réalité une attaque contre les anarchistes et la gauche en général; d’où ce début tonitruant avec ces bombes contre l’Inno au moment de la naissance. Mais aussi bien l’oncle Léopold que le terroriste Félix Marette disparaîssent dans un brouillard typiquement Simenonien. Simenon a abandonné cette intrigue ce qui donne à ces pages un caractère pamphlétaire: pourquoi mettre en scène un poseur de bombes si cette intrigue ne mène à rien?
Georges Simenon « assez à gauche » ?
Georges Simenon essaye de nous faire gober qu’il était à cette époque « assez à gauche ». Selon Simenon, Léopold était le frère préféré de sa mère et aussi son oncle préféré: ‘était un homme libre. Comme enfant j’ai toujours voulu être clochard. Je considère le clochard – encore maintenant – comme l’homme le plus libre, le plus individuel sur terre. J’étais en fait assez de gauche à cette époque, en réalité anarchiste.’
L’oncle Léopold buvait probablement, mais n’a jamais posé des bombes. Son frère Christian par contre a vidé son chargeur sur un curé, au nom de Degrelle et des nazis…
Un peu plus loin Pedigree parle des incidents à l’occasion d’une grève générale un 1 mai. Simenon fait ici un amalgame entre les incidents mineurs le 1 mai 1905 (il avait alors un an et demi) et la fusillade de la maison du peuple, avec trois morts, en 1912.
(« La Populaire » est un lieu hautement symbolique. C’est l'ancien hôtel de Méan remontant à 1662. Les Méan ont fourni les derniers princes évêques de Liège. C’est dans ces murs, place Verte, que s’installe la Maison du Peuple en 1895 ; il sera détruit en 1977. Depuis 1999, le nom de «place Verte », désigne un petit espace du quartier Opéra, au pied de la rue Haute-Sauvenière).
Voyons d’abord la réalité de 1905.
Le lundi 1er mai est une journée de travail. Mais ce jour, à Liège, un certain nombre de travailleurs le chôment depuis 1890. Cette année-là, le bourgmestre interdit le premier 1er Mai. 4000 ouvriers manifestent quand même. Un Congrès socialiste international, tenu à Bruxelles en 1892, avait institutionnalisé la Fête du Travail. Les patrons se sont peu à peu habitués à tolérer à ce que le 1er Mai soit un jour chômé. Cependant, il se trouve d’irréductibles adversaires à cette libéralisation. Ainsi les Braconnier, patrons du charbonnage Horloz, à Tilleur, ont prévenu que tout chômage le 1er mai 1905 équivaudrait à un licenciement sur le champ.
La 15ème Fête du Travail célébrée à Liège a été un succès. Dès 8h30, « La Populaire » est comble. Le cortége, avec en tête le député Célestin Demblon, trois mille manifestants et une dizaine de corps de musique, démarre à 11h30 en direction de Saint-Lambert. Un meeting encourage les travailleurs à faire une propagande intense en faveur du suffrage universel. La fête se poursuit tard dans la soirée mais « selon le camarade Fraipont, limonadier, cette année, la consommation des boissons alcooliques a diminué de plus de 90%, le 1er mai ». Le journal « Le Peuple » du 3 mai précise qu’ « il est vrai de dire que les excellentes bières de Munich, de Dortmund et de Saison que l’on débite dans cet établissement ont largement contribué à ce résultat ».
Et maintenant le récit des incidents sanglants de 1912 par un député socialiste :
(TROCLET Léon-Eli. Juin 1912 à Liège. S.l., Editions P.A.C., 1980)
"Le soir du 3 juin 1912, au lendemain d’élections, eut lieu place Saint-Lambert un début d’émeute qui fut réprimé brutalement par la gendarmerie et qui se solda par trois morts et une vingtaine de blessés. Ce jour là, le cartel libéral-socialiste venait de perdre les élections législatives et, à 19h, plus de 3 000 sympathisants socialistes déambulaient entre l’Hôtel de Ville et la Place Verte (ancienne place en face de la Fnac). Plusieurs manifestants assiégeaient la Violette pour obtenir la libération de camarades pris dans une rafle de la police. La situation était tendue et la police demanda le renfort de la gendarmerie au Bourgmestre Kleyer. Plutôt que de se calmer, les esprits s’échauffèrent encore et, vers 21 h, on entendit plusieurs coups de feu. Nul ne sut jamais d’où ils provenaient. Pressentant un affrontement, les dirigeants de la Populaire firent entrer bon nombre de manifestants pour les mettre à l’abri. Des fenêtres de la Maison du Peuple, on voyait les gendarmes converger de toutes parts. Ils prirent position face à la Populaire, avancèrent revolver au poing et tirèrent dans les fenêtres. Touchées, deux personnes perdirent la vie. Par la suite, ils mitraillèrent l’intérieur du café, tuant encore une personne et en blessant une vingtaine d’autres. Les trois défunts s’appelaient Joseph Peuvrade, Michel Beaujean et Pierre Balot ; ils sont morts dans une lutte pour plus de démocratie". Troclet conclut : « Simenon a longuement évoqué dans Pedigree cet événement qui l’a marqué. Le 4 juin 1912, son père l'emmène à La Populaire : la veille, la gendarmerie à tiré sur le bâtiment blessant et tuant plusieurs manifestants qui s'y étaient réfugiés. Cet événement a forgé sa conscience politique ». « Forgé sa conscience politique de Simenon », sûrement, mais Troclet ne nous dit pas dans quel sens…
Simenon mélange allégrement ces deux évènements, pour cibler le dirigeant communiste Julien Lahaut (celui-ci est assassiné en 1951; Pedigree sort en 1948).
Pedigree p102 Elise veut, avec son bébé dans un landau, absolument passer le pont des Arches qui est bloqué par les gendarmes et se perd dans le cortège du 1 mai, avant d’être refoulé. Son mari est rentré pour venir chercher son fusil de garde civique; des gendarmes à cheval ferment la Place Saint Lambert. La direction de la grève a promis de neutraliser la Place Saint Lambert. Chez les dirigeant il y a un jeune qui n’est pas encore député, et qui inquiète par sa brutalité : Flahaut. Flahaut = Lahaut. Subtilement Simenon suggère que Lahaut a été à la base de la fusillade.
Quelques extraits de ‘Pedigree’(Pedigree éd Babel 1989 p.111-117)
"Le grand patron cherche Flahaut des yeux et celui-ci détourne la tête. « Dites, Flahaut, il paraît que vos hommes…
Les mineurs de Seraing… Ils se seraient retirés du cortège les uns après les autres, par petits paquets. On parle d’infiltrations…
Flahaut affirme, mais il est capable de mentir
Je n’ai donné aucun ordre
D’où sortent ces hommes qui commencent à se grouper sur le terre plein et qui regardent vers les fenêtres de la ‘(Populaire’ ?
A cheval, le sabre au clair, debout sus ses étriers, le commandant de la gendarmerie s’avance
-Première sommation ! Que les citoyens paisibles rentrent chez eux ! On va tirer.
Le coup de feu a éclaté ; un coup de feu isolé, ridiculement faible, et pourtant il a retenti dans tous les coeurs. On ne sait pas qui a tiré, ni sur quoi, on ignore si quelqu’un a été atteint.
- Présentez armes ! Chargez armes ! Feu
A-t-on tiré en l’air ? Personne ne sait.
Désiré rentre enfin, à six heures du matin. "On a tiré en l’air. C’est tout ce que je sais. Il parait qu’un gendarme a eu le képi traversé par une balle de revolver".
Fin de l’extrait. Comme le dit Christian Simenon dans la pièce de Louvet: « Nous ne sommes pas frères pour rien. Nous avons un point en commun : nous sommes contre la lutte des classes». Comme on le voit, l'homme de droite qu'était Simenon perce parfois dans l'écrivain, surtout quand il s'aventure sur le terrain autobiographique. Ce roman Pedigree reste pour moi un énigme; comme restera un énigme pourquoi certains peuvent parler d'un grand roman.
Ceci dit, ça ne m'enlèvera en rien le plaisir de lire un grrrand Maigret...
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