Liège, une ville laide ?

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Liège, une ville laide ?
Réflexions d’un liégeois d’adoption…
Liège a été déclaré par les lecteurs du Volkskrant comme une des villes les plus laides d’Europe. Ceux qui trouvent ça risquent de rater quelque chose. Ca se peut évidemment qu’ils ne connaissent la ville que de l’extérieur. Quand on prend le ring venant de Maastricht, pour rejoindre l’autoroute du soleil, on ne voit que des zonings. Même si à la descente vers la Meuse on voit maintenant la nouvelle gare des Guillemins, œuvre éclatante de l’architecte Calatrava. Cette gare TGV est un cul de sac, parce qu’on ne roulera jamais plus vite que 160 km à l’heure après la frontière allemande. C’est donc en partie à ranger dans les travaux inutiles, mais c’est beau comme monument…
 

 

Liège centre
Le centre de Liège est beau. Il y a bien longtemps qu’on y a banni l’industrie. La Vieille Montagne qui a empesté le faubourg Saint Léonard a dû déménager au XIX° siècle. Et on vient de raser l’usine sidérurgique de Longdoz pour commencer les travaux de la Médiacité. Tout au début de Royaume de Belgique on a même interdit de creuser le charbon en dessous de la ville, ce qui fait qu’il y a moins de fissures et de dégâts de mines qu’ailleurs. Ceci dit, même une usine a une certaine beauté… J’ai rencontreé dans les ruines du charbonnage de Cheratte des allemands qui s’étaient tapé 300 km pour visiter ce lieu. Il y a d’ailleurs des dizaines de sites Internet où l’on peut trouver les sentiers par où pénétrer dans ces endroits somme tout assez dangereux.
Des ruines industrielles ont un charme certain…  Mais il n’y a pas que les charmes de l’interdit. Les ruines du charbonnage de Bâneux sont un des points forts du «Sentier des terrils», une promenade magnifique le long des flancs des coteaux de la ville.
Les lecteurs du Volkskrant manqueront le contact avec la convivialité liégeoise. Il est vrai que le contrepied de cette convivialité est que le liégeois n’a pas une brique dans le ventre, et qu’il préfère claquer son argent dans une sortie, plutôt que dans l’achat et l’entretien de sa maison.
Mais ce vote exprime un problème beaucoup plus profond. Qu’est ce qui est beau ? Qu’est-ce qui est laid ? Ou plutôt : qu’a-t-on réussi à bourrer dans la tête des gens à ce propos. Même si on me laisse l’entrée gratuite à Disneyland, je n’y mettrais jamais les pieds. Mais on a réussi à faire croire aux gens que c’est ça, la beauté. Disneyland c’est la beauté marchande. Dans ce concept, quelque chose qui ne coûte rien ne saurait être beau…
Ceci dit, chaque époque a eu ses Disneyland : des constructions plus ou moins artificielles qui exprimaient une idée, un concept. La Sagrada familia de Gaudi est un décor. D’ailleurs, c’est seulement maintenant qu’on est en train de mettre un toit. Il faut encore y dire la première messe. Et encore, il a fallu discuter ferme avec des opposants qui trouvaient qu’on devait laisser ce décor tel quel.
Carcassonne est un décor. Le soi disant restaurateur Violet Le Duc n’a rien restauré du tout. Il a construit ce qu’il croyait que le Moyen Age aurait dû être.
Delsaux, le Violet Le Duc liégeois
A Liège aussi nous avons eu notre Violet Le Duc. Cet architecte s’appelait Delsaux. Delsaux aussi a, sous l’étiquette de restauration, démoli et reconstruit une image de son modèle de société idéale : le corporatisme du Moyen Age. Les façades de notre Palais des Princes Evêques sur la Place Saint Lambert sont du toc, des vastes panneaux publicitaires pour un monde disparu. La seule façade qui est vraie est celle de la rue du Palais, avec cette minuscule porte montrée au moins une fois par mois au JT, par où rentrent les criminels au Palais de Justice. Mais la façade de la place Notger et toute l’aile derrière est du pur néogothique. Et la façade côte Place Saint Lambert aussi est du néoclassique signé Delsaux. Notre brave homme trouvait qu’il avait le droit de redessiner cette façade. Et il avait en partie raison : la façade d’origine ne payait pas de mine puisqu’elle avait toujours été cachée par la cathédrale Saint Lambert, démolie en 1792. Ces deux façades ne sont pas laides, mais l’histoire qu’elles représentent n’est pas celle des Princes Evêques, mais bien celle des nostalgiques d’une société médiévale idyllique.
La tour qui orne aujourd’hui la cathédrale Saint Paul est une copie de la flèche de Saint Lambert, de la main du même Delsaux.
Mais même si ces restaurations du XIX° siècle sont discutables, tout en ayant un charme certains, il y a une différence énorme avec notre Disneyland du XXI° : c’est gratuit (ou presque). Disney, c’est l’oncle Picsou : il y a des $ dans ses yeux. Pour voir et apprécier une ville, il suffit la plupart du temps de regarder. Quand on va voir une ville, il faut être attentif à comment les gens vivent, ont vécu, ont lutté, se sont organisés.
Seraing, un coin bucolique
J’aime aller voir un château ou une abbaye. Mais je peux éprouver une certaine satisfaction à voir comment ces bâtiments ont été accaparés par la bourgeoisie, vers 1789, pour y caser leurs industries naissantes. Et il faut dire que sous cet angle là on n’y a pas été de main morte à Liège : la plupart des châteaux et abbayes sont devenus des halls industriels.
Vers 1750 Seraing était un coin bucolique. Le château construit à cette époque par le prince évêque de Velbruck a été exproprié par la révolution liégeoise en 1789. John Cockerill s’y est installé en 1817 et a construit ses hauts fourneaux dans les jardins. Aujourd’hui ce même château loge les bureaux de CMI. Un peu de bagage historique ne fait jamais du tort, mais n’est pas indispensable : avec un peu d’imagination on peut admirer ce château, caché derrière le pont de Seraing, en survolant des siècles d’histoire industrielle et sociale. A 200 mètres de là, j’amène avec beaucoup de plaisir les gens au pied du Haut Fourneau 6, au beau milieu des maisons du bas de Seraing. Et je sens un plaisir intense de voir sortir de la fumée, après trois ans d’arrêt.
Quand on va voir une ville, il peut aussi être ébloui par ce qui n’est plus. Au centre de la cité, j’adore me promener sur la dalle de la Place Saint Lambert, et admirer le néant: cette cathédrale Saint Lambert que les révolutionnaires liégeois ont démolie en 1792 comme symbole de la tyrannie. A deux pas de là, au musée de la vie wallonne, on peut aller voir les toiles de celui qui qui a dirigé le « démontage » (comme dirait aujourd’hui José Bové) de cette cathédrale : le peintre Léonard Defrance, qui a peint avec beaucoup de talent la vie dans les ateliers…. Si un des lecteurs du Volkskrant veut donc venir voir ma ville avec ces yeux-là, je suis à sa disposition. Et on pourra même faire la visite sans interprête…

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1 commentaire

Biermez wrote 3 an 26 semaines ago

Personnellement (je ne suis

Personnellement (je ne suis pas Liégeois mais Bruxellois), je trouve Liège l'une des villes les plus "authentiques", les plus "attachantes" de Belgique. Une ville comme Bruges, par exemple, a certes des beautés, mais nul ne semble se rendre compte que beaucoup - énormément - de maisons sont, bien évidemment, néogothiques et non médiévales, qu'à côté de grandes beautés, il y a de l'artifice, de l'authentique "toc" pour touristes. Il y a encore à Liège des maisons 17ème s. authentiques (parfois en mauvais état, il est vrai), un esprit local qui n'est pas passe-partout, une identité forte, une atmosphère incomparablement conviviale, une culture aussi: le théâtre de la Place, l'Opéra de Wallonie, plusieurs théâtres présentent des spectacles dignes d'une métropole, souvent anticonformistes, le Conservatoire - y compris d'art dramatique - est remarquable. Pour ceux qui ont horreur des lieux "formatés" par le fric et le kitsch bonbonnière (Bruges, pardonnez-moi, en est un. Gand et Anvers sont tout de même plus "vrais"), Liège est une ville qui reste assez exceptionnelle. Quant à la banlieue, elle est à la fois "terrifiante" et "fascinante": quand on descend la grande côte depuis Marche, on découve l'usine Cockerill comme un grand animal harassé, dans l'un des paysages industriels les plus extraordinaires d'Europe. Cette ville porte, c'est bien évident, l'empreinte d'une histoire exceptionnelle, douloureuse... et puis c'est la seule grande ville de Belgique réellement "traversée" par un fleuve; à ce titre, elle évoque (toute proportion gardée, bien sûr) Paris... Un Paris qui connaîtrait encore Prévert...Un Bruxellois admiratif.

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